Ma proposition fut accueillie avec une grande joie. En vue de ce voyage, on prépara des armes, des provisions, et l'on se coucha de bonne heure, afin de partir plus tôt le lendemain matin.
Aux premiers rayons du jour, tout le monde était sur pied. Ma femme avait eu soin de préparer la veille le morceau de la langue de baleine; elle le plaça dans une double enveloppe de feuilles fraîches: elle devait cette fois, ainsi que Franz, nous accompagner.
Nous quittâmes gaiement Felsen-Heim. Je conduisis la barque à l'embouchure de la rivière des Chacals, qui nous porta rapidement en pleine mer, où heureusement le vent n'était ni violent ni contraire. Nous laissâmes bientôt derrière nous l'île du Requin, et nous aperçûmes le banc de sable où la baleine était encore. La machine fonctionna si bien, que la frêle embarcation semblait danser sur l'eau, et que nous nous trouvâmes en assez peu de temps à la hauteur de Prospect-Hill.
J'avais eu soin de me tenir toujours à trois cents pieds environ de la côte, pour être sûr de la profondeur, et cette distance nous permettait de jouir du charmant coup d'œil du figuier de Falken-Horst, et des arbres fruitiers qui croissaient plus loin. Nous remarquâmes aussi, au fond, une ceinture de rochers qui se confondaient avec le ciel, et s'élevaient comme une terrasse de verdure à notre gauche, si belle, que nous ne pûmes retenir un soupir à cette vue. Nous longeâmes bientôt l'îlot de la Baleine, dont la verdure faisait heureusement diversion à l'uniformité du majestueux mais terrible Océan. Je remarquai que du côté de Prospect-Hill il était garni d'arbustes que nous n'avions pas encore vus dans nos précédents voyages.
Lorsque nous arrivâmes en face du bois des Singes, je fis un tour à droite, j'abordai dans une anse de facile accès, et nous sautâmes à terre pour renouveler nos provisions de cocos, et prendre de jeunes plantes que nous voulions porter dans l'îlot de la Baleine. Ce ne fut pas sans un sentiment de plaisir bien vif que nous entendîmes tout à coup, dans le lointain, retentir le chant des coqs et le bêlement des bêtes. Cet accueil nous rappela notre chère patrie, où le voyageur, lorsqu'il entend ce bruit, bénit le Ciel, sûr de trouver l'hospitalité dans quelque métairie qu'il n'avait point encore aperçue.
Nous allâmes, ma femme et moi, chercher quelques jeunes plants de pin dans la forêt; et après une petite heure de repos nous reprîmes la mer. Nous nous dirigeâmes vers la métairie, et plus nous avancions, plus le chant et le bêlement de nos animaux domestiques devenaient bruyants. J'abordai dans une petite anse où le rivage était bordé de nombreux mangliers; nous en arrachâmes plusieurs. J'avais remarqué qu'ils croissaient fort bien dans le sable, et je voulais les planter dans le banc de sable même. Nous enveloppâmes soigneusement les racines de feuilles fraîches, puis nous nous dirigeâmes vers la colonie. Tout y était en bon ordre. Seulement les moutons, les chèvres et les poules se mirent à fuir à notre approche. Du reste, leur nombre était considérablement augmenté. Mes petits garçons qui voulaient du lait pour se rafraîchir, se mirent à la poursuite des chèvres; mais, voyant qu'ils n'avaient aucune chance de succès, ils tirèrent de leurs poches leurs lazos, qui ne les quittaient plus, et en moins de rien nous reprîmes trois ou quatre des fugitives. On leur distribua aussitôt une ration de pommes de terre et de sel dont elles parurent fort satisfaites; mais en échange elles nous donnèrent plusieurs jattes de lait, que nous trouvâmes délicieux.
Ma femme, à l'aide d'une poignée de riz et d'avoine, réunit la basse-cour autour d'elle; elle fit son choix, et les prisonniers furent déposés dans le bateau, les pattes et les ailes solidement liées.
C'était l'heure du dîner. Comme nous n'avions pas le temps de faire la cuisine, les viandes froides que nous avions apportées firent les frais du repas; mais la langue de la baleine, qui était servie en grande pompe, fut unanimement déclarée détestable, et bonne tout au plus pour des gens privés depuis longtemps de viande fraîche. Nous l'abandonnâmes au chacal, le seul de nos animaux domestiques qui nous eût suivis; puis nous nous hâtâmes de manger quelques harengs et d'avaler plusieurs tasses de lait pour faire passer le maudit goût d'huile rance que ce morceau nous avait laissé.
J'abandonnai à ma femme le soin des préparatifs de départ, et je m'en allai avec Fritz cueillir quelques paquets de cannes à sucre qui croissaient près de là, et que je voulais planter aussi dans l'îlot.
Bien munis de tout ce qui nous était nécessaire pour la colonisation, nous montâmes dans notre bateau et nous cinglâmes dans la direction du cap de l'Espoir-Trompé, afin de pénétrer dans la grande baie et d'examiner l'intérieur; mais cette fois encore le cap justifia son nom: la marée descendait, et nous trouvâmes devant nous un banc de sable qui s'étendait si loin, et qui était si large, qu'il arrêta soudain notre expédition. Heureusement un bon vent nous reporta en pleine mer et nous empêcha de nous perdre sur ce bas-fond. Je déployai la voile, les rames mécaniques redoublèrent de vitesse, et nous reprîmes le chemin de l'îlot.