Nous allâmes au rivage, et nous restâmes à considérer la tortue. Nous fîmes d'abord avancer le bateau près de l'endroit où elle était. Nous essayâmes de la lever; mais, ayant reconnu l'inutilité de nos efforts, nous restâmes tous en silence auprès d'elle.

Tout à coup je m'écriai: «Trouvé! trouvé! C'est cette bête qui nous conduira elle-même à Felsen-Heim.»

Je montai dans la pirogue, je vidai la tonne d'eau douce que j'avais apportée, et, ayant remis la tortue sur ses pieds, nous lui attachâmes la tonne vide sur le dos. J'eus soin en même temps d'attacher à une patte de devant de l'animal une corde fixée à notre bateau, et sans perdre un moment nous fûmes bientôt dans l'embarcation.

Je pris place à l'avant de la pirogue, armé d'une hache et prêt à couper la corde aussitôt que notre barque menacerait de s'enfoncer; mais la tonne retenait la tortue à fleur d'eau, et la pauvre bête ramait si bien, que nous accomplîmes notre course avec autant de rapidité que de bonheur. Mes fils, heureux de ce nouvel attelage, le comparaient aux chars marins du dieu Neptune dans la Fable. Je dirigeai la course de la tortue droit vers la baie du Salut, en la ramenant dans la direction d'un coup de rame dès qu'elle tentait de s'en éloigner, soit à droite, soit à gauche.

Nous débarquâmes à l'endroit accoutumé, et notre premier soin, en ramenant la pirogue, fut de fixer la tortue elle-même, et de remplacer la tonne vide par des cordes solides qui devaient l'empêcher de s'éloigner.

Dès le lendemain matin son procès fut fait, et son énorme carapace fut destinée à fournir un bassin à la fontaine que nous avions établie dans l'intérieur de la grotte. C'était un superbe morceau; elle avait au moins huit pieds de long sur trois de large. Nous dépeçâmes l'animal de manière à tirer le meilleur parti de son immense dépouille. Je crois pouvoir affirmer qu'elle était de l'espèce qu'on nomme tortue géante ou tortue verte, la plus grosse de toutes les espèces, et dont la chair est très-estimée des navigateurs.


[CHAPITRE V]

[Le métier à tisser.—Les vitres.—Les paniers.—Le palanquin.—Aventure d'Ernest.—Le boa.]

Ma femme me demandait depuis longtemps un métier à tisser, que l'état de nos vêtements rendait indispensable. Je m'occupai à la satisfaire, et, après bien des efforts, je parvins à créer une machine qui, sans être ni gracieuse ni parfaite, pouvait du moins confectionner de la toile. C'était tout ce qu'il nous fallait. Notre provision de farine n'était pas assez considérable pour qu'on l'employât à faire la colle nécessaire au tissage: j'y substituai de la colle de poisson, qui, entre autres avantages, offrait celui de conserver une humidité que n'a pas la colle ordinaire.