«Cet arbre, lui dis-je, est un des plus précieux que produisent ces climats, et les sauvages y trouvent en même temps leur nourriture et les ustensiles pour la faire cuire. Son fruit est assez estimé parmi eux, mais les Européens n'en font aucun cas; ils en trouvent la chair fade et coriace, et la laissent pour se servir de l'écorce, qui se façonne de mille manières.» Je lui expliquai comment les sauvages, en divisant cette écorce, savent en faire des assiettes, des cuillers et même des vases pour faire bouillir de l'eau. À ces mots il m'arrêta, et me demanda si cette écorce est incombustible, pour résister à l'action du feu.

«Non, lui répondis-je; mais les sauvages n'ont pas besoin de feu; ils font rougir des cailloux et les jettent dans l'eau, que ce manège échauffe bientôt jusqu'à l'ébullition. Fritz me pria alors d'essayer de faire quelque ustensile pour sa mère. J'y consentis, et je lui demandai s'il portait de la ficelle sur lui, pour partager les calebasses; il me dit qu'il en avait un paquet dans sa gibecière, mais qu'il aimait mieux se servir de son couteau. «Essaie, lui dis-je, et voyons qui de nous deux réussira le mieux.»

Fritz jeta bientôt loin de lui, avec humeur, la calebasse qu'il avait prise, et qu'il avait entièrement gâtée, parce que son couteau glissait à chaque instant sur cette écorce molle, tandis que je lui présentai deux superbes assiettes que j'avais confectionnées pendant ce temps avec ma ficelle. Émerveillé de mon succès, il m'imita avec facilité, et, après avoir rempli de sable notre porcelaine de nouvelle façon, nous l'abandonnâmes exposée au soleil pour la laisser durcir. Nous nous remîmes alors en marche, Fritz cherchant à façonner une cuiller avec une calebasse, et moi avec la coque de l'une des noix de coco que nous avions mangées. Mais je dois avouer que notre œuvre était encore loin d'égaler celles que j'avais vues au musée, de la façon des sauvages.

Tout en parlant et en marchant, nous ne cessions d'avoir l'œil au guet; mais tout était silencieux et tranquille autour de nous. Après quatre grandes heures de chemin, nous arrivâmes à un promontoire qui s'avançait au loin dans la mer, et qui était formé par une colline assez élevée. Ce lieu nous parut le plus convenable comme observatoire, et nous commençâmes aussitôt à le gravir. Après bien des fatigues et des peines, nous atteignîmes le sommet, et la vue magnifique dont nous jouîmes nous dédommagea amplement.

Nous étions au milieu d'une nature admirable de végétation et de couleurs. En examinant autour de nous avec une bonne longue-vue, nous avions un spectacle encore plus admirable.

D'un côté c'était une immense baie, dont les rives se perdaient en gradins dans un horizon bleu, le long d'une mer calme et unie comme un miroir, où le soleil se jouait et scintillait, et semblait appartenir au paradis terrestre; d'un autre côté, une campagne fertile, des forêts verdoyantes, de grasses prairies. Je soupirai à ce beau spectacle; car nous n'apercevions aucune trace de nos malheureux compagnons.

«Que la volonté de Dieu soit faite! m'écriai-je. Nous aurions pu tous vivre ici sans peine; il n'a permis qu'à nous d'y parvenir: il a agi comme il lui convenait le mieux.

—La solitude ne me déplaît nullement, répondit Fritz, puisqu'elle est animée par la présence de mes chers parents et de mes frères; les hommes des premiers temps ont vécu comme nous allons le faire.

—J'aime ta résignation, lui répondis-je. Mais nous nous trouvons en ce moment rôtis par le soleil; viens à l'ombre prendre notre repas, et songeons à retourner vers nos bien-aimés.»

Nous nous dirigeâmes vers un bois de palmiers qui couronnait le sommet de la colline. Avant d'y atteindre, nous eûmes à traverser une sorte de marécage hérissé de gros roseaux qui s'entrelaçaient souvent et nous barraient le passage. Nous avancions lentement, et sans cesse sur nos gardes, sur ce sol brûlé, que je savais habité de préférence par des animaux venimeux; Turc nous précédait en furetant partout pour nous avertir. Chemin faisant, je coupai un de ces roseaux au milieu desquels nous montions, pour me servir d'appui en même temps que d'arme, et je remarquai qu'il en découlait un jus gluant qui me poissait les mains; je le portai à mes lèvres, et je reconnus à n'en pouvoir douter que nous étions dans un champ de cannes à sucre. Je m'abreuvai de cette délicieuse boisson, qui me rafraîchit considérablement, et, voulant laisser à mon bon Fritz, qui marchait devant sans se douter de rien, le plaisir de la découverte, je lui criai de couper un de ces roseaux pour s'en faire une canne; il m'obéit; et, comme il le brandissait en marchant, il s'en dégagea une grande abondance de jus qui remplit sa main; il la porta comme moi à sa bouche, et, comprenant tout de suite ce que c'était, il me cria: «Père! la canne à sucre! que c'est bon, que c'est excellent! Nous allons en rapporter à mes frères et à maman.» Et en même temps il brisa plusieurs morceaux de la canne qu'il tenait, pour mieux en extraire le jus.