Le reste de la garnison fut disposé sur la plate-forme, afin de tirer à travers les palissades, si le monstre faisait mine de sortir de sa retraite et de se diriger vers le ruisseau.

Quant à moi, je choisis un endroit avancé, d'où je pouvais tout voir sans être vu, et me retirer à temps pour prendre part à la décharge générale; car j'espérais être plus heureux cette fois que dans notre première attaque.

Avant de m'établir à mon poste, j'eus soin de faire charger toutes les armes à balle et d'attacher le bétail dans l'ordre convenu. Par malheur, ces dispositions prirent un peu de temps, et ma femme ouvrit la porte un instant trop tôt. À ce moment, le vieux grison fut pris, bien mal à propos, d'une ardeur dont je l'aurais cru incapable depuis longues années. Ranimé par trois jours de repos et de nourriture abondante, il se délivra brusquement de son licol, et en deux sauts se trouva au milieu de la cour. Pendant quelques minutes, le spectacle ne fut que plaisant; mais lorsque Fritz, déjà en selle, voulut ramener le rebelle dans les rangs, celui-ci trouva tant de douceurs dans la liberté, qu'il prit le large sans plus de cérémonie, en se dirigeant au galop vers l'étang aux Oies. Nous commençâmes par l'appeler par son nom; mais, Fritz s'étant élancé à sa poursuite, je n'eus que le temps de le rappeler à grands cris; car, au moment où l'âne arriva dans le voisinage des roseaux, nous aperçûmes avec effroi l'énorme boa se mettre en mouvement. Tandis que notre pauvre fugitif, se croyant à l'abri de toute poursuite, faisait retentir les rochers de son cri de triomphe, le monstre s'élança comme un trait sur sa proie sans défense, l'entoura de ses replis, en évitant prudemment les ruades furieuses de l'animal.

À cette vue, la mère et les enfants se rassemblèrent autour de moi en poussant un cri d'horreur, et nous contemplâmes avec compassion la triste catastrophe de notre pauvre vieux serviteur. Mes enfants murmuraient à mes oreilles: «Faisons feu! courons au secours de l'âne!» Mais j'apaisai leur ardeur guerrière par ces paroles: «Hélas! mes chers enfants, nous n'y gagnerons rien. Le monstre paraît assez occupé de sa proie pour ne pas avoir entendu nos cris. Mais qui nous garantit qu'à la moindre attaque il ne va pas tourner contre nous toute sa fureur? Puisque nous ne pouvons sauver notre pauvre fugitif, il vaut mieux demeurer dans notre retraite; car, une fois que le serpent aura commencé à engloutir sa proie, nous trouverons bien moyen de l'attaquer sans danger.

JACK. Mais comment ce vilain animal pourra-t-il avaler l'âne d'une seule bouchée? Ce serait monstrueux.

MOI. Les serpents n'ont pas de dents mâchelières pour broyer leur proie: comment se nourriraient-ils s'ils ne l'engloutissaient tout entière à la fois?

FRANZ. Mais comment le serpent fait-il pour détacher la chair des animaux dont il se nourrit? Et cette espèce de serpent est-elle venimeuse?

MOI. Non, mon enfant; mais elle n'en est pas moins terrible. Quant à la chair, il ne s'occupe pas à la détacher des os; il engloutit la peau et le poil, la chair et les os, et son estomac possède assez de vigueur pour tout digérer.

ERNEST. Il me semble impossible aussi que le serpent puisse engloutir l'âne avec ses os.

FRITZ. Regardez-le donc maintenant! Il presse sa proie à moitié morte dans ses terribles anneaux, et la broie dans ses replis jusqu'à en faire une espèce de bouillie. Et maintenant il va l'avaler sans beaucoup plus de difficulté qu'un morceau de pain.