MA FEMME. Je n'assisterai pas plus longtemps aux préparatifs de cet horrible repas, et j'emmènerai Franz avec moi, afin d'épargner à son jeune cœur les détails d'un si cruel spectacle.»

Je ne fus pas fâché de leur départ; car le drame commençait à devenir si affreux, que j'avais peine à le supporter moi-même. Tout ce que Fritz avait annoncé s'accomplit avec la lenteur naturelle à ces terribles animaux. Enfin la victime cessa de se débattre et expira après de courtes convulsions; mais le monstre ne lâcha pas sa proie, dont il commença à broyer les os avec un bruit sinistre. Bientôt il ne resta plus de reconnaissable que la tête de l'âne, sanglante et défigurée.

Alors commença la seconde partie de ce terrible spectacle. Le serpent, après avoir enduit sa proie de cette bave épaisse qui découle abondamment de ses lèvres, s'étendit dans toute sa longueur et se mit en devoir d'engloutir les membres inférieurs, et bientôt l'animal tout entier disparut dans son vaste estomac.

Cette scène avait duré depuis sept heures du matin jusque vers midi. Mon principal but, en y assistant jusqu'au bout, avait été d'attendre le moment favorable à l'attaque, et d'aguerrir l'esprit de mes enfants contre un si terrible spectacle. Le moment si longtemps attendu était enfin arrivé, et je m'écriai avec une joyeuse émotion: «En avant, camarades, rendons-nous maîtres du monstre: il est maintenant sans défense.»

À ces mots, je m'élançai le premier, mon fusil à la main; Fritz me suivait pas à pas. Jack demeura quelques pas en arrière, trahissant une appréhension bien pardonnable. Quant à Ernest, il resta prudemment dans l'intérieur des retranchements, sage précaution que je me proposai de lui reprocher plus tard.

Lorsque je me trouvai proche de l'ennemi, je tremblai en croyant le reconnaître pour un véritable boa. Son immobilité contrastait avec la manière terrible dont il roulait ses yeux étincelants.

Je lui lâchai mon coup à environ vingt pas; Fritz fit feu à mon exemple. Les deux balles avaient traversé le crâne de l'animal. Les yeux flamboyèrent; mais le corps demeura immobile comme auparavant. Nous nous hâtâmes d'achever le monstre avec nos pistolets, et bientôt il resta étendu sans mouvement.

Nos cris de triomphe attirèrent bientôt le reste de la famille sur la scène du combat. Ernest fut le premier à paraître; il fut bientôt suivi de Franz et de sa mère, qui nous reprocha doucement notre joie féroce, comparant nos cris aux hurlements des sauvages du Canada au retour d'une de leurs expéditions.

MOI. «Je suis fâché, ma chère, que notre victoire vous inspire de si fâcheuses pensées: mais la défaite de notre ennemi valait bien un cri de victoire. Remercions Dieu, qui nous a délivrés de ce fléau.

FRITZ. Je peux avouer maintenant que je n'étais guère à mon aise pendant le temps que notre captivité a duré. Je commence à respirer à cette heure; mais je n'oublierai pas que nous devons notre délivrance à l'accès subit d'indépendance de notre pauvre grison, offert en sacrifice pour le salut de tous.