Me voyant porter de temps en temps à mes lèvres la canne qu'il m'avait donnée, Fritz voulut en faire autant; mais il eut beau sucer, rien ne coula dans sa bouche. Étonné de ce phénomène, car il voyait bien que le roseau était plein de jus, il m'en demanda la raison. Au lieu de la lui dire, je le laissai la deviner, et il finit par découvrir qu'en pratiquant une petite ouverture au-dessous du premier nœud pour donner de l'air, il obtiendrait ce qu'il voulait.

Nous marchâmes quelque temps en silence. «Au train dont nous allons, nous ne rapporterons pas grand'chose à la maison; j'aimerais mieux en rester là.

—Bah! les cannes vont sécher au soleil. Ne t'inquiète pas, il suffit que nous en conservions une ou deux pour les leur faire goûter.

—Eh bien! alors j'aurai du moins le plaisir de leur rapporter un excellent lait de coco, dont j'ai là une bonne provision dans une bouteille de fer-blanc.

—Étourdi! ne crains-tu pas que la chaleur n'ait fait perdre à ce lait toute sa douceur?

—Oh! ce serait bien dommage; je veux voir ce qui en est.»

Il tira rapidement la bouteille de sa gibecière, et presque aussitôt le bouchon partit avec bruit, puis la liqueur en sortit en pétillant comme du vin de Champagne. Nous goûtâmes ce vin mousseux, qui nous parut fort agréable, et nous continuâmes la route, animés par cette boisson et plus légers de moitié.

Nous ne tardâmes pas à retrouver l'endroit où nous avions laissé nos calebasses, qui étaient parfaitement sèches, et que nous renfermâmes aisément dans nos gibecières. Nous venions de traverser le petit bois où nous avions fait notre premier repas, et nous en étions à peine sortis, que Turc nous quitta en aboyant de toutes ses forces, et s'élança dans la plaine pour fondre sur une troupe de singes qui jouaient par terre et qui ne nous avaient point aperçus. Les pauvres bêtes se dispersèrent rapidement; mais Turc atteignit une guenon moins agile que les autres, la renversa par terre et l'éventra. Fritz courut aussitôt pour l'arrêter, et perdit même en chemin son chapeau et son paquet, tant il allait vite; mais tout fut inutile: il n'arriva que pour voir Turc se repaître de cette chair palpitante. Cet horrible spectacle, qui nous attristait tous deux, fut égayé cependant par un incident assez comique. Un jeune singe, enfant probablement de la guenon tuée par Turc, et qui s'était tapi dans les herbes, sauta aussitôt sur la tête de Fritz, et se cramponna avec une telle force dans sa chevelure, que ni cris ni coups ne purent l'en déloger.

J'accourus aussi vite que me permit le fou rire qui me saisit à ce spectacle; car il n'y avait aucun danger réel, et la terreur de mon fils était aussi divertissante que les grimaces du petit singe»

Tout en me moquant de Fritz et en lui disant que le petit singe qui avait perdu sa mère l'avait sans doute pris pour père adoptif, je m'employai à le détacher; j'y parvins non sans peine, et je le pris dans mes bras comme un petit enfant, réfléchissant à ce que j'allais en faire. Il n'était pas plus gros qu'un jeune chat, et était hors d'état de se nourrir lui-même. Fritz me pria de le garder, me promettant de le nourrir de lait de coco jusqu'à ce que nous pussions avoir celui de la vache restée sur le bâtiment Je lui fis observer que c'était une charge nouvelle, et que nous n'en avions que trop dans notre position; mais, sur ses protestations, je consentis à le lui laisser prendre, pensant que l'instinct de cette petite bête nous servirait peut-être à découvrir par la suite les propriétés nuisibles de certains fruits; nous laissâmes Turc se repaître de sa guenon; le jeune singe se plaça sur l'épaule de Fritz, et nous reprîmes notre route.