Tout en riant du fond du cœur de cette exclamation, je permis au plaintif convive d'ouvrir nos deux meilleures noix de coco, mais de réserver un chou-palmiste pour le souper, et de faire en même temps une petite provision de vin de palmier pour le soir, double commandement qu'il exécuta avec une résignation vraiment héroïque.
Après avoir cherché longtemps si mes souvenirs ne me donneraient pas quelques renseignements sur l'arbre inconnu que nous venions de découvrir, je crus me rappeler que c'était une production de Madagascar, où on lui donne le nom de ravensara c'est-à-dire bonne feuille. Le nom botanique est agatophyllum, ou même ravensara aromatica. Son tronc est épais, et son écorce exhale une odeur aromatique, ainsi que les feuilles, qui ont beaucoup d'analogie avec la feuille du laurier. On en distille une liqueur qui réunit les trois parfums de la muscade, du girofle et de la cannelle. On tire aussi des feuilles une huile aromatique d'un grand usage dans la cuisine indienne, et aussi estimée que le girofle. Le fruit du ravensara est une espèce de noix dont le parfum est plus faible que celui des feuilles. Le bois en est blanc, dur et sans odeur.
Comme nos diverses opérations devaient nous retenir encore deux jours dans le même lieu, nous en profitâmes pour faire de grandes excursions, ne rentrant qu'à l'heure des repas ou à la fin du jour. L'après-midi de la seconde journée, j'entrepris d'ouvrir à travers la forêt de bambous une route assez, large pour donner passage à notre chariot. Nous fûmes récompensés de ce travail par plusieurs découvertes d'une grande utilité. Je remarquai, entre autres, un grand nombre de bambous de la grosseur d'un arbre ordinaire, et de cinquante à soixante pieds de haut, dont la tige nous promettait d'excellents conduits d'eau, ou même des vases fort utiles, selon la manière dont elle serait taillée. En laissant le nœud d'en haut et le nœud d'en bas, nous avions un baril; en coupant le premier, il nous restait un bassin d'une dimension raisonnable; enfin, on enlevant les deux nœuds, nous obtenions un canal propre à mille usages domestiques.
Chaque nœud était entouré d'épines longues et dures, dont je n'oubliai pas de faire une provision pour remplacer nos clous de fer quand il s'agirait de travailler du bois tendre. Je remarquai bientôt que les jeunes bambous offraient à chaque nœud une substance analogue au sucre de canne, et qui, desséchée aux rayons du soleil, prenait l'aspect de la fleur de salpêtre. Les enfants en recueillirent environ une livre, dont ils se proposaient de faire présent à leur mère.
Lorsque nous eûmes commencé à nettoyer le sol, afin de débarrasser la voie de notre chemin, je découvris une quantité de jeunes pousses, que l'épaisseur du taillis nous avait empêchés d'apercevoir jusque-là. Elles se laissaient couper au couteau comme de jeunes citrouilles, et me parurent composées, comme le chou-palmiste, d'un faisceau de feuilles superposées. Elles étaient d'un jaune pâle et de la grosseur d'un pouce environ.
Cette ressemblance m'ayant fait conjecturer qu'elles devaient être bonnes à manger, j'en rassemblai une petite provision pour notre cuisine. L'essai me parut présenter d'autant moins d'inconvénient, qu'il était urgent de les détruire, si nous ne voulions pas voir bientôt notre route disparaître sous une nouvelle forêt.
Le soir de cette journée féconde en découvertes, nous retournâmes pleins de fierté auprès de ma femme, qui ne fut pas peu surprise à la vue de notre nombreuse récolte. Les nouveaux vases pour le service domestique et le sucre de bambou intéressèrent au plus haut point sa curiosité. En bonne ménagère, toutefois, elle songea d'abord au plus solide, et serra les rejetons de bambou avec le vin de palmier et les feuilles de ravensara, afin d'en faire plus tard un usage éclairé dans la cuisine.
Le jour suivant fut consacré à une excursion du côté de Prospect-Hill, où nous arrivâmes au bout de deux heures; mais, à mon grand chagrin, je trouvai toute l'habitation dévastée par une troupe de singes, et je ne pus m'empêcher de donner au diable cette race maudite et de jurer en moi-même son entière destruction. Les moutons étaient épars dans les environs, les poules dispersées, et les cabanes en si mauvais état, qu'il aurait fallu plusieurs jours pour les réparer. Il fallait en finir avec les pillards, si nous ne voulions pas voir nos plus beaux travaux anéantis. Toutefois je dus ajourner mes projets de vengeance, afin de ne pas interrompre l'entreprise importante qui nous occupait. Malgré mon découragement, lorsque je réfléchis à notre bonheur dans tout le reste, il me sembla que cette mésaventure n'était rien en comparaison de la prospérité qui accompagnait toutes nos entreprises. Si nous n'avions éprouvé de temps en temps quelques vicissitudes de la fortune au milieu de notre paradis terrestre, qui sait si nous n'aurions pas fini par tomber dans l'orgueil et dans la paresse?
Le quatrième jour, aucun motif ne nous retenant plus au lieu de notre halte, nous nous remîmes en route par une matinée délicieuse, en suivant la nouvelle route, et avec la perspective d'atteindre avant deux heures le but tant désiré de notre expédition.