«Voilà, en vérité, une misérable cuisine! Elle peut être bonne pour un sauvage; mais je doute qu'elle soit du goût d'un bon Suisse, qui, grâce à Dieu, sait ce que c'est qu'un fourneau et une broche.
FRITZ. Pensez-vous que les voyageurs aient menti en assurant que ce genre de rôti n'est pas sans charme, même pour les Européens?
MOI. C'est ce dont nous allons faire l'expérience bientôt. En attendant, aidez-moi tous à achever notre cabane; car voilà quarante jambons qui ne demandent qu'à être fumés. S'ils étaient de la grosseur de nos jambons du Nord, nous aurions pour deux ans à en faire bonne chère; mais il faut nous contenter de ce que la Providence nous envoie.»
Grâce à nos efforts réunis, la hutte fut bientôt achevée et mise en état de recevoir toute la provision. Nous allumâmes alors dans le foyer un grand feu d'herbes et de feuilles fraîches, en ayant soin de fermer hermétiquement toute issue à la fumée. De temps en temps on fournissait au foyer de nouveaux aliments; en sorte qu'en deux jours la chair de nos jambons se trouva parfaitement fumée.
Le résultat de l'opération de Fritz ne se fit pas si longtemps attendre. Au bout de deux heures, nous allâmes déterrer le merveilleux rôti, et une délicieuse odeur d'épice, qui s'exhala de la fosse aussitôt qu'elle eut été débarrassée de la cendre et des pierres, nous prouva que l'entreprise avait réussi au delà de toute espérance.
En cherchant à deviner les causes du parfum inaccoutumé qui frappait mon odorat, je finis par découvrir qu'il fallait l'attribuer à l'écorce qui avait servi d'enveloppe.
Fritz n'était pas médiocrement triomphant du succès de son premier essai de cuisine sauvage, malgré les malicieuses observations d'Ernest, qui assurait qu'il fallait en rendre grâces à l'enveloppe.
Le rôti fut bientôt entamé, et jugé savoureux à l'unanimité des suffrages. Nous donnâmes alors une nouvelle preuve de l'insatiable ambition de l'esprit humain; car il fut résolu d'employer désormais dans la cuisine ces feuilles précieuses qui avaient donné un si délicieux parfum à notre rôti.
Aussitôt après le repas, mon premier soin fut de me faire conduire à l'arbre qui avait fourni les feuilles aromatiques. J'en recueillis quelques-unes pour les jeter sur le feu de la cabane, et le résultat ne fut pas moins favorable que la première fois. Les enfants reçurent l'ordre de rassembler quelques rejetons de cet arbre précieux, afin d'en essayer une plantation autour de notre demeure.
Pendant que ma femme débarrassait la table des restes du repas, Ernest fit entendre un gros soupir suivi de ces mots: «Après un bon morceau il faut un bon coup, disait Ulysse au cyclope qui venait d'avaler une couple de ses compagnons.»