À ces mots, j'entrai avec précaution dans la caverne, et je reconnus avec joie que les deux cadavres étaient encore intacts, à l'exception des yeux et de la langue. Je me félicitai de ce que nous étions arrivés à temps pour sauver le reste.
Alors commença la visite de nos deux victimes ailées, dont l'odeur ne trahissait que trop la nature et l'espèce. Toutefois ma femme ne renonçait pas à son idée favorite, que nous avions devant les yeux des poules dinde. Après un examen approfondi, il fallut se résoudre à les reconnaître pour des oiseaux de proie: l'un pour le vautour noir ou l'urubu du Brésil; l'autre pour le condor.
Nous nous mîmes en devoir de dresser notre tente à l'entrée de la caverne, de manière à appuyer son extrémité sur le rocher. En faisant tomber quelques éclats de pierre qui gênaient notre travail, je m'aperçus que l'intérieur du rocher était formé d'une espèce de talc, traversé par des veines d'asbeste; je reconnus aussi dans les fragments quelques traces de verre fossile, dont la découverte me charma.
Il s'agissait maintenant de dépouiller sans retard les deux terribles animaux. Pour rendre l'opération plus facile, nous les suspendîmes à une forte tige de bambou, solidement fixée dans le sol de la caverne, pendant que ma femme était chargée de construire un foyer et de déterrer les œufs d'autruche, afin de les exposer aux rayons du soleil.
Les deux ours me donnèrent beaucoup de peine, tant à cause de la difficulté de l'opération qu'en raison de l'adresse dont il fallait faire preuve pour dépouiller la tête sans gâter la peau.
«Mais, à propos, que voulez-vous faire de ces deux têtes? demandai-je aux enfants lorsque je fus venu heureusement à bout de mon entreprise.
FRITZ. Nous nous en ferons des masques de guerre pour aller à la rencontre des sauvages. Les insulaires de Taïti et des îles Sandwich ont coutume d'en porter de pareils.
ERNEST. Il vaudrait bien mieux nous en faire des manteaux à la manière des anciens Germains, en conservant la tête en guise de casque, de façon que la gueule béante paraisse menacer l'ennemi.
MOI. Nous verrons à nous décider lorsque j'aurai mis la dernière main à mon ouvrage. Peut-être faudra-t-il nous contenter d'en faire un nouvel ornement pour notre muséum.»
Nous ne quittâmes notre travail que pour obéir à la voix de ma femme, qui nous annonçait l'heure du dîner. Remarquant à la fin du repas un reste d'eau tiède dans la marmite, j'appelai les enfants pour leur dire que je serais curieux de savoir dans quel état se trouvaient les œufs d'autruche, ajoutant que, si l'intérieur était gâté, je ne voyais pas la nécessité de nous charger plus longtemps d'un fardeau inutile.