Ma femme me raconta à son tour qu'elle n'était pas demeurée inactive durant notre absence. Avec l'aide de Franz elle s'était frayé un passage à travers le taillis jusqu'au rocher le plus voisin, au pied duquel ils avaient découvert un lit considérable d'argile qui peut-être nous fournirait plus tard de la porcelaine. Elle prétendait aussi avoir reconnu une espèce de fève sauvage grimpante, qui s'attachait comme le lierre aux tiges des grands arbres. Enfin ils avaient employé les bêtes de somme à transporter une provision de bambous pour nous préparer les premiers matériaux de l'édifice projeté.
Je la remerciai de ses peines, dont je comptais tirer parti en temps convenable. Pour commencer le cours de mes expériences, je pris une couple des morceaux de l'argile nouvellement découverte, et je les plaçai au milieu d'un grand brasier allumé pour la nuit. Nos chiens firent le cercle accoutumé autour du foyer, et les enfants fatigués s'étendirent sous le toit léger de la tente. Après avoir allumé une de nos torches, je pris ma place à l'entrée, et bientôt le Ciel fit descendre sur notre habitation un sommeil bienfaisant.
Le lendemain, mon premier soin fut de courir au foyer, où je trouvai mes deux morceaux d'argile parfaitement vitrifiés. Seulement la fusion avait peut-être été trop rapide, inconvénient auquel je me proposai de remédier plus tard. En un instant nos devoirs de piété furent accomplis, notre déjeuner avalé, le chariot attelé, et nous prîmes le chemin de la caverne, dans le voisinage de laquelle nous arrivâmes bientôt sans le moindre accident.
Au moment où l'entrée de la caverne commençait à s'apercevoir, Fritz, qui nous précédait de quelques pas, s'écria à demi-voix: «Alerte! alerte! si vous voulez voir une troupe de coqs dinde qui nous attend probablement pour célébrer les funérailles des défunts. Mais il paraît qu'il y a là un veilleur de morts qui les tient à distance du lit mortuaire.»
Après avoir fait quelques pas en avant, nous aperçûmes effectivement un gros oiseau dont le cou dépouillé et d'un rouge pâle était entouré d'un collier de plumes blanches descendant sur la poitrine; le plumage du corps et des ailes me parut d'un brun foncé, et ses pieds crochus semblaient armés de serres redoutables.
Ce singulier gardien tenait l'entrée de la caverne comme assiégée, de manière à en interdire l'approche aux oiseaux plus petits qui planaient au-dessus des cadavres.
Il y avait quelques instants que nous considérions ce bizarre spectacle, lorsque j'entendis au-dessus de ma tête comme un bruit pesant d'ailes, et en même temps j'aperçus une grande ombre se projeter sur le sable dans la direction de la caverne.
Nous nous regardions tous avec étonnement, lorsque Fritz fit feu en l'air, et nous vîmes un oiseau énorme tomber sur la pointe du rocher, où il se brisa la tête, tandis que son sang s'échappait par une large blessure.
Un long cri de joie succéda à notre silence, et les chiens s'élancèrent sur les traces de Fritz, au milieu d'une nuée d'oiseaux sauvages qui nous saluaient de leurs cris discordants. Cependant le gardien de la caverne hésita encore à abandonner son poste; enfin, lorsque Fritz n'était plus qu'à une portée de pistolet, il se leva lentement, à notre grand regret, et, s'élançant dans les airs d'un vol majestueux, nous le vîmes bientôt disparaître à nos regards. Mais Ernest abattit encore un retardataire.
«Ah! dis-je à Fritz, voilà de diligents croque-morts. Encore un jour, et ils nous auraient épargné toute la peine des funérailles. Ce sont de véritables tombeaux vivants, où les cadavres disparaissent aussi vite et aussi sûrement que dans le meilleur sarcophage.»