MOI. Fort bien, mon jeune ingénieur. Il ne s'agit plus que de trouver un nom à notre ouvrage: le Fort de la Peur, par exemple.

ERNEST. Non pas, je vous en prie; le Fort de l'Ours serait une dénomination plus sonore et plus imposante.

MOI. En effet, voilà un nom aussi imposant que convenable. Je suis très-satisfait de ton imagination ce matin. Nous songerons à tes plans lorsque notre construction de là-bas sera un peu plus avancée. Ton projet mérite examen, puisqu'il laisse entrevoir les moyens d'exécution.»

Notre conversation fut interrompue à cet endroit par un bruit de pas précipités; au même instant nous vîmes nos chasseurs se diriger vers le camp avec des cris d'allégresse. Les trois cavaliers sautèrent légèrement à bas, permettant à leurs montures d'aller retrouver les gras pâturages de la prairie. Jack et Franz rapportaient chacun un chevreau en bandoulière. Fritz avait sa gibecière pendue à l'épaule droite, et le mouvement des courroies indiquait clairement la présence d'une créature vivante.

«Bonne chasse! s'écria Jack du plus loin qu'il m'aperçut. Voici deux vigoureux sauteurs, que nous avons poursuivis avec tant d'opiniâtreté, qu'ils ont fini par se laisser prendre à la main. Voyez, maman, voici de nouvelles cravates à la Robinson.

—Oui, s'écria Franz; et Fritz a une paire de lapins angoras dans sa gibecière; nous aurions pu rapporter aussi un rayon de miel dont un coucou nous a montré le chemin.

—Vous oubliez le meilleur, interrompit Fritz à son tour: nous avons fait entrer une troupe d'antilopes dans notre parc, par l'ouverture de l'Écluse, de sorte que nous pourrons les chasser tout à notre aise, ou les prendre vivants si nous voulons.

MOI. Oh! oh! voilà bien de la besogne; mais Fritz oublie aussi la plus importante: c'est que Dieu vous a ramenés sains et saufs dans les bras de vos parents. Et maintenant faites-moi un récit détaillé de votre expédition, afin que je voie s'il n'y a pas à en tirer quelque bonne résolution pour l'avenir.

FRITZ. En vous quittant, nous descendîmes la prairie, et nous ne tardâmes pas à entrer dans le désert et à nous trouver sur une hauteur qui nous permettait d'embrasser d'un coup d'œil tout le paysage environnant. En promenant nos regards çà et là, nous découvrîmes bientôt, auprès du gué du Sanglier, deux troupes d'animaux que je pris pour des chèvres, des antilopes ou des gazelles. L'idée me vint aussitôt de les chasser du côté de l'Écluse, afin d'enrichir notre vallée de ces nouveaux hôtes. Nous nous hâtâmes alors de prendre les chiens en laisse, sachant par expérience que les bêtes sauvages ne redoutent pas moins leur approche que celle de l'homme.

«Arrivés à une distance convenable, nous jugeâmes à propos de diviser nos forces. Franz se dirigea vers le ruisseau, Jack prit le milieu, et moi je m'élançai au galop vers le torrent. Une fois parvenus à nos postes respectifs, nous commençâmes à nous rapprocher insensiblement, chacun se dirigeant vers l'Écluse. Lorsque les animaux nous aperçurent, ils commencèrent à manifester quelque surprise, penchant la tête de notre côté et dressant les oreilles avec inquiétude. Ceux qui étaient couchés se relevaient en sursaut, et les petits se réfugiaient sous la protection de leurs mères. Mais ce fut seulement lorsque je me trouvai près du gué du Sanglier que je les vis devenir tout à fait inquiets et faire mine de prendre la fuite. Alors je donnai le signal convenu: les trois chiens furent lâchés à la fois; pressant nos montures, nous nous élançâmes au milieu de la troupe effrayée, qui se précipita en désordre vers le passage de l'Écluse; et bientôt, à notre grande joie, nous les vîmes disparaître dans les profondeurs de notre vallée. Je fis aussitôt cesser la poursuite en rappelant les chiens, qui n'obéirent qu'à regret à nos cris réitérés.