MOI. Voilà qui est admirable. Et maintenant je n'ai plus d'autre inquiétude que de savoir au juste à quoi nous en tenir sur le compte des nouveaux habitants de notre vallée.

FRITZ. Il me semble avoir reconnu parmi les fuyards le bouc bleu, si rare maintenant au Cap, selon les récits des voyageurs. J'ai remarqué aussi plusieurs animaux qui de loin ressemblaient à de petites vaches, et d'autres de moindre taille, qu'à l'aspect de leurs cornes j'ai cru reconnaître pour des gazelles.

MOI. Voici notre solitude peuplée de nouveaux habitants qui seront les bienvenus, pourvu qu'ils ne soient pas déjà parvenus à s'échapper de notre paisible domaine.

FRITZ. Ce fut aussi ma première inquiétude, et nous tînmes conseil pour prévenir cette funeste évasion. Jack pensait qu'il aurait suffi d'attacher un des chiens à l'entrée du passage; mais je réfléchis que le chien finirait par ronger sa corde, ou qu'il pourrait devenir la proie des chacals. Franz était d'avis de disposer un fusil dont la détente partirait d'elle-même au moyen d'une corde attachée aux deux extrémités du passage. Cette dernière idée m'en suggéra une plus simple dont l'exécution ne présentait aucun obstacle: c'était de tendre une corde dans toute la largeur de l'ouverture, et d'y attacher les plumes d'autruche que nous avions par bonheur conservées à nos chapeaux. Je pensai que cet épouvantait suffirait pour écarter des animaux aussi timides que l'antilope et la gazelle, et les faire renoncer à tout projet d'évasion.

MOI. À merveille, mon cher Fritz! ton expédient ne peut manquer de réussir, pour aujourd'hui du moins; et cette nuit les hurlements des chacals suffiront pour retenir les captifs dans notre paradis. Mais, à propos, que vas-tu faire de tes lapins angoras? Cet animal est trop nuisible pour lui accorder l'entrée de notre domaine.

FRITZ. Mais, cher père, n'avons-nous pas à notre disposition deux îles désertes que nous pourrions peupler sans inconvénient de ces jolis petits animaux? En y faisant quelques plantations de choux et de navets, et en y transportant le superflu de nos patates pour la mauvaise saison, nous pourrons y laisser multiplier les lapins sans inquiétude. Ils nous fourniront une ample provision de fourrures pour notre chapellerie, car nous n'aurons pas toujours Ernest pour mettre en déroute une armée de rats-castors.

MOI. Ton plan est excellent, et pour récompenser l'auteur je lui en confierai l'exécution. Dis-moi maintenant comment s'est passée la capture des lapins angoras.

FRITZ. Nous en rencontrâmes une troupe, à notre retour, dans le voisinage des rochers qui séparent la prairie du désert. Malgré toute la vitesse de nos montures et l'ardeur de nos chiens, il eût, été impossible de s'en rendre maître si je n'eusse songé à me servir de mon aigle. Il fondit sur eux avec tant d'impétuosité, qu'il les força de se blottir, et j'en pris sans peine un couple avec la main.

JACK. Sera-ce bientôt à notre tour de raconter, papa? Les lèvres me brûlent, et nos exploits, à Franz et à moi, ne sont pas moins mémorables.

MOI. Cela se comprend, du reste: des voyageurs aussi intelligents que vous ne manquent jamais d'aventures; seulement elles sont souvent d'une nature moins agréable. Dites-moi donc comment vous avez pris ces deux animaux.