JACK. À la course, cher père, à la course. Mais il nous en a coûté de la peine, je t'en réponds. Pendant que Fritz courait sur les traces de ses lapins, nous continuions tranquillement notre route, lorsque nous vîmes les chiens s'élancer vers un taillis, d'où ils firent lever deux animaux que je pris pour des lièvres, et qui s'échappèrent avec rapidité; mais nous fûmes bientôt sur leurs traces, et les chiens ne leur laissèrent pas une minute de repos. Au bout d'un quart d'heure, ils tombèrent épuisés de fatigue, et nous reconnûmes dans nos prétendus lièvres deux jeunes faons, dont la capture est bien autrement importante.

MOI. Ce sont plutôt deux jeunes antilopes, si je ne me trompe, et elles sont les bienvenues.

JACK. Voilà, j'espère, une chasse intéressante. Je puis vous assurer que Sturm est un intrépide coureur: il a forcé sa proie deux minutes au moins avant Brummer. Mais il faut ajouter que Franz s'est rendu maître de sa prise sans avoir besoin de moi. Après avoir frotté de vin de palmier les membres fatigués de nos pauvres prisonniers, nous les chargeâmes sur nos épaules, et, remontant à cheval, nous eûmes bientôt rejoint Fritz; vous pouvez penser s'il ouvrit de grands yeux à la vue de notre capture.

MOI. Si la chasse a bien réussi, d'où te vient ce visage gonflé, que je regarde depuis une heure? As-tu fait la funeste découverte d'un essaim de moustiques?

JACK. Mes blessures n'ont rien que d'honorable et de chevaleresque. En retournant vers l'habitation, nous remarquâmes un oiseau inconnu, qui voltigeait autour de nous, s'arrêtant lorsqu'il nous avait précédés de quelques pas, et reprenant son vol aussitôt que nous l'approchions, comme s'il eût voulu nous guider vers un but inconnu, ou bien se moquer de nous. Franz était du premier avis, et moi du second. Je saisis donc mon fusil, et j'allais ajuster le mauvais plaisant, lorsque Fritz m'arrêta, en faisant la réflexion que, mon arme étant chargée à balle, il pourrait bien m'arriver de manquer mon coup.»

«Il vaut mieux, ajouta-t-il, suivre ce singulier oiseau pour savoir où il veut nous mener; je suis presque tenté de croire que c'est l'oiseau aux abeilles, dont j'ai lu la description.»

Le conseil de Fritz fut suivi, et nous ne tardâmes pas à arriver près d'un nid d'abeilles, placé dans la terre, et autour duquel les jeunes essaims voltigeaient en bourdonnant, comme autour d'une véritable ruche. Nous fîmes halte aussitôt pour tenir conseil sur le plan d'attaque; mais, en dépit de toute notre sagesse, rien ne se décidait. Franz se rappelait trop bien sa mésaventure de Falken-Horst pour se hasarder une seconde fois dans un combat contre ces redoutables ennemis. Fritz, en général habile, se montrait plein d'ardeur pour le conseil, mais peu zélé pour l'exécution. Le plus court, selon lui, était de détruire l'essaim avec les mèches soufrées dont nous avions justement une provision avec nous. Sauter à terre, allumer une mèche, l'introduire dans l'ouverture de la ruche, tout cela fut l'affaire d'un instant; mais aussi quelle révolution s'ensuivit! Jamais je n'aurais pu penser que de si faibles animaux pussent offrir un spectacle aussi formidable. On eût dit que la terre vomissait des essaims d'abeilles; j'en eus bientôt un nuage autour de moi, et elles ne tardèrent pas à me mettre le visage dans l'état où vous le voyez, si bien qu'il me resta à peine le temps de m'élancer sur mon coursier et de prendre la fuite au grand galop.

MOI. Voilà le châtiment de ton attaque imprudente. Tout en louant ton courage, il faut blâmer ta témérité. Maintenant va trouver ta mère, qui te lavera le visage, afin de calmer la douleur de tes blessures. Pour nous, occupons-nous de délivrer nos pauvres prisonniers, et je vous ferai part à mon tour du résultat de mes découvertes. En dernier lieu, nous nous régalerons d'un plat de pied d'ours que votre mère va nous préparer.»

Sans perdre un instant, j'employai tous nos travailleurs à tresser des baguettes qui reçurent la forme d'un panier arrondi de dimension ordinaire. Notre ouvrage terminé, je fis mettre un peu de foin au fond de cette nouvelle prison, qui reçut aussitôt les deux jeunes antilopes. C'étaient effectivement de charmants animaux. Ils n'avaient pas plus de dix à douze pouces de hauteur, et leurs membres fins et délicats ne pouvaient laisser aucun doute sur leur espèce. Après avoir fermé l'ouverture du panier, je pris la peine de le suspendre à un arbre, afin de mettre ses habitants à l'abri de tout danger. L'expérience avait si bien réussi, que nous résolûmes d'adopter le même système relativement aux lapins angoras.

Pendant ce temps les enfants se disputaient assez vivement pour savoir dans quelle partie de notre domaine nous lâcherions les antilopes. Les uns prêchaient pour le lieu le plus voisin de notre habitation; les autres proposaient l'île destinée aux lapins, parce qu'en prévenant toute évasion de la part de nos légers prisonniers, elle les mettait à l'abri de la dent des chiens. Le premier parti promettait plus d'agréments; mais le second présentait plus de sécurité. Ce fut donc celui que j'adoptai; car la première question pour moi était la sûreté de nos nouveaux hôtes. J'avais aussi l'espérance de les voir bientôt se multiplier et peupler leur retraite de la manière la plus agréable pour nous. L'île aux Requins fut choisie pour le parc futur, comme la plus voisine de notre demeure, et les enfants reçurent ma proposition avec plaisir, car leur premier vœu était la sûreté et le bien-être de leurs jolis prisonniers.