Nos abeilles de Falken-Horst nous avaient déjà donné deux tonnes de miel dont nous ne savions que faire. Je songeai à en composer de l'hydromel, travail dans lequel la bonne mère se trouva bientôt plus habile que moi. La préparation consistait à faire bouillir le miel dans un certain volume d'eau et à l'écumer; puis nous versâmes la liqueur dans deux tonneaux, où nous la fîmes fermenter avec de la farine de seigle. Je remplis ensuite un petit sac de noix muscades, de cannelle et de feuilles de ravensara, pour donner un parfum à la liqueur; mais n'ayant pas grande confiance dans cet essai, je laissai l'une des tonnes sans mélange.
Lorsque la lie fut tombée et le liquide éclairci, je fis vider la première tonne dans de plus petits vases de bambou, purifiés par des fumigations de soufre pour empêcher la seconde fermentation. Ayant préalablement goûté la liqueur, nous la trouvâmes si agréable, que nous résolûmes à l'instant de faire du vinaigre avec la seconde tonne, en en conservant seulement quelques bouteilles pour mettre un peu de variété dans notre boisson. Elle fut donc mise de nouveau en fermentation par le même procédé, et au bout de peu de jours nous avions une provision d'excellent vinaigre. La bonne mère en mit une partie en bouteilles pour les usages domestiques, et le reste me servit pour la préparation de mes peaux d'ours. Au bout de deux jours, lorsqu'elles me semblèrent suffisamment mortifiées, je les retirai du vinaigre pour les laver une seconde fois. Quand je les vis à moitié sèches, je me mis en devoir de les humecter avec de l'huile de baleine, après quoi il ne resta plus qu'à les fouler jusqu'à ce qu'elles nous parussent avoir acquis la souplesse nécessaire. Nous nous servîmes, pour les polir, de morceaux de peau de requin et d'une pierre tendre dont nous avions fait la découverte. Elles sortirent de l'atelier sans un pli, délivrées de toute mauvaise odeur, et le poil parfaitement intact: si bien que j'eus tout lieu de me réjouir du succès de notre long travail.
Pendant ces occupations inaccoutumées, d'abord entreprises avec ardeur par les enfants, mais devenues bientôt pénibles à leurs jeunes esprits, nous avions fait l'essai de notre boisson, qui nous parut de bonne qualité. Le tonneau qui était resté sans mélange reçut le nom de malaga, parce que le goudron dont je m'étais servi pour enduire l'intérieur du bambou avait communiqué à la liqueur une certaine amertume. Le tonneau parfumé fut appelé par les enfants muscat de Felsen-Heim, en mémoire de leur vin favori, le muscat de Frontignan.
Je fis observer à ce sujet qu'il nous était bien permis d'appeler notre paille du foin, si cela nous plaisait, tant que nous ne cherchions pas à abuser les autres à cet égard, quoique je ne perdisse pas l'espérance de voir un beau jour notre muscat faire le voyage d'Europe, tout aussi bien que le madère ou le célèbre vin du Cap.
Au reste, je me vis forcé de modérer l'ardeur que mes jeunes compagnons témoignaient pour cette boisson, si je voulais prévenir quelque tumulte inaccoutumé.
Voyant que la tannerie nous avait bien réussi, je me tournai avec un nouveau courage du côté de la chapellerie, avec l'intention de commencer par le chapeau de castor que nous avions promis à Franz.
ERNEST. «Dites-moi donc, cher père, quelle forme et quelle couleur vous voulez donner à notre premier chapeau, afin qu'il devienne un modèle pour l'avenir.
MOI. À dire vrai, il me sera plus facile de le faire rouge que noir, parce que je manque d'éléments pour cette dernière couleur; car nous n'avons ici ni noix de galle ni vitriol, tandis que la cochenille ne nous manque pas.
ERNEST. Un chapeau rouge ne me déplairait pas. Le rouge est une noble couleur.
JACK. Pour moi, j'en voudrais un vert; le vert est la couleur de la nature.