Après dix à douze jours, nous crûmes pouvoir délivrer l'animal de ses liens et lui permettre la promenade au bout d'une longe. Alors commença une éducation dans toutes les règles. Nous habituâmes notre prisonnier à recevoir des fardeaux, d'abord légers, puis de plus en plus pesants, à s'agenouiller et à se relever au commandement. Bientôt il fut dressé à tourner à droite et à gauche, au pas, au trot et au galop, avec Jack ou Franz sur son dos. Comme il lui arrivait souvent de se montrer rétif ou indocile, nous prîmes le parti de lui couvrir la tête d'un voile imprégné de fumée de tabac. Ce dernier expédient l'amena bientôt à une docilité complète.

Au bout d'un mois, l'autruche était si parfaitement apprivoisée, qu'il fallut songer à son équipement. Je commençai par lui faire une nouvelle ceinture plus commode, qui lui entourait le corps sans gêner le mouvement des ailes ni des cuisses. Au-dessous de chaque aile passait une forte courroie destinée à attacher l'animal au chariot, ou à lui fixer son fardeau sur les épaules.

Il fallait maintenant un mors et une bride, et cette pensée m'embarrassait fort, car j'étais obligé de travailler sans modèle. Toutefois, comme j'avais observé le pouvoir que nous exercions sur l'animal en le privant de l'usage de ses yeux, j'inventai une espèce de chaperon qui venait s'attacher sous le cou par deux légers anneaux de laiton, et l'appareil se rabattait à volonté sur les yeux et sur les oreilles. Le conducteur faisait retomber le chaperon d'un côté ou de l'autre, selon qu'il voulait laisser à l'oiseau l'usage de l'œil droit ou de l'œil gauche pour le diriger à gauche ou à droite. Pour arrêter l'animal, il suffisait de faire retomber à la fois les deux côtés de l'appareil.

Mon harnais n'était pas des plus simples, et il n'eut pas d'abord tout l'effet que j'en attendais; mais avec quelques additions et de légers changements nous vînmes à bout de notre entreprise, non sans peine cependant: il nous fallut un long exercice pour nous accoutumer à l'usage d'un appareil aussi étrange et aussi compliqué; car à chaque instant il nous arrivait d'oublier à qui nous avions affaire, et de vouloir guider l'autruche comme un cheval, ce qui ne réussissait pas le moins du monde.

Il s'agissait maintenant de lui fabriquer une selle, entreprise difficile, et qui, au cap de Bonne-Espérance, m'eût infailliblement mérité un brevet de sellier pour autruche. Je n'entreprendrai pas une description détaillée de mon œuvre; il suffira de dire que la selle était fixée autour de la poitrine par une sangle qui allait rejoindre les deux courroies des ailes. J'avais eu soin de la rembourrer solidement; et de la garnir sur le devant et sur le derrière afin de prévenir les chutes. À la honte du noble art de l'équitation, ma selle avait une solide poignée pour passer la bride et se retenir avec les mains si l'occasion l'exigeait.

Au bout de peu de temps, le rôle de cheval de course devint si familier à notre autruche, grâce à nos patientes leçons, qu'à partir de ce moment elle devint véritablement digne du noble nom de Brausewind. Elle faisait la route de Falken-Horst dans le tiers de temps qu'il aurait fallu à un cheval ordinaire: rapidité dont je me promis de grands avantages pour l'avenir. Il ne m'en coûta pas peu d'efforts pour maintenir le propriétaire de l'animal en paisible possession de sa conquête; car ses frères ne pouvaient s'empêcher de regarder son bonheur avec envie, et il fallut mon intervention paternelle pour maintenir notre premier arrangement.

Ils se vengèrent bien de la préférence en faisant tomber sur le pauvre Jack un feu roulant de railleries. «Regardez-le, s'écriaient-ils aussitôt qu'il se mettait en selle, vous allez le voir s'élever dans les airs: pourvu qu'il ne perde pas sa valise ou sa tête!»

Mais le cavalier endurait patiemment toutes les plaisanteries, pourvu qu'on le laissât paisible possesseur de sa monture, et il se pavanait fièrement devant les railleurs, se donnant le nom pompeux de notre courrier d'État.

Peu de jours avant l'entier équipement de notre nouvelle monture, Fritz m'avait apporté à trois reprises différentes une jeune autruche éclose dans le four. Les autres œufs n'avaient pas réussi, et un des petits ne demeura qu'un jour en vie. Ceux qui survécurent présentèrent pendant les premiers jours un spectacle bizarre, avec leur robe grisâtre et leurs longues jambes chancelantes. Je les fis nourrir avec de la bouillie de maïs et des glands doux, après ne leur avoir donné pendant deux jours que des œufs hachés et de la cassave bouillie dans du lait.

Au milieu de tous nos travaux, la préparation des peaux d'ours n'était pas négligée. Nous commençâmes par les nettoyer avec un racloir de fer que j'avais fait d'une vieille lame de couteau. Je les mis ensuite mortifier dans le vinaigre de miel, afin de les rendre plus durables, et en même temps afin d'obtenir une fourrure plus épaisse.