Toutes les provisions de bouche furent confiées à la garde spéciale de ma femme; mais je conservai la gomme d'euphorbe sous ma surveillance particulière, et je l'enfermai dans un sac de papier avec l'étiquette: Poison, afin de prévenir toute méprise funeste à son égard.

Enfin les peaux de rats-castors furent réunies en un paquet et exposées à l'air sous le toit de la galerie, afin que l'intérieur de l'habitation ne fût pas empesté de leur désagréable parfum.

Tous ces travaux terminés, j'aperçus enfin quelle source de richesses nous avions rencontrée dans cette dernière expédition; car il nous en avait coûté deux jours seulement pour ranger et disposer nos nouvelles acquisitions. À cette pensée, il me fut impossible de retenir une exclamation involontaire et je m'écriai: «Divine Providence, nous voilà riches à présent!»

Jack était d'avis que les découvertes, la chasse, le pillage sont les plus belles choses du monde, mais que l'ordre, le soin et le travail sont des qualités inutiles. Ernest, au contraire, avec son flegme stoïcien, pensait que toutes nos richesses ne nous rendraient pas plus heureux qu'auparavant, et que pour sa part il aimait beaucoup mieux rester assis à lire dans un coin, sans peine et sans travail, que de partager les découvertes et les œuvres des autres.

Je répondis à Jack que la vie de l'homme ne doit pas être un tableau mouvant d'aventures et de découvertes sans cesse renaissantes, mais un foyer d'activité modérée et un sage emploi des bienfaits de la nature, et je fis remarquer à Ernest combien une vie inactive peut devenir funeste, en anéantissant les plus nobles facultés de l'homme, et combien il est dangereux de chercher un asile dans le monde idéal contre les inconvénients du monde réel.

La préparation d'un champ pour recevoir la semence était la pensée qui me préoccupait le plus vivement. Il fallait aussi nous occuper sans délai de celles de nos opérations qui ne pouvaient souffrir de retard, comme l'éducation de l'autruche et le tannage des peaux d'ours.

Le labourage nous donna de grandes peines, et je sentis alors combien il avait fallu d'éloquence et d'efforts aux premiers législateurs pour accoutumer les peuples pasteurs à ce pénible travail. Cette fois nous défrichâmes environ un arpent, qui fut partagé en trois portions égales pour recevoir le froment, l'orge et le maïs. Quant à nos autres grains, je les fis semer çà et là dans diverses pièces de terre, persuadé qu'ils ne réussiraient pas moins bien dans ce fertile climat.

Je fis aussi deux nouvelles plantations au delà du ruisseau du Chacal, l'une de pommes de terre, et l'autre de manioc. La dernière excursion de nos buffles avait achevé de les façonner au joug, et la charrue remplissait admirablement ses fonctions. Toutefois, dans les lieux où la terre demandait à être remuée plus profondément, le travail était pénible, et nous comprîmes alors le sens de cette redoutable parole: «Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.» La pénible tâche du labourage nous occupait deux heures le matin et deux heures le soir.

Pendant les intervalles de notre travail, la pauvre autruche était soumise à bien des tribulations. Chaque fois que l'on s'occupait d'elle, c'était pour l'enivrer de fumée de tabac, jusqu'à ce qu'il lui devînt impossible de se tenir sur ses jambes. Une fois étendue à terre, un des enfants la montait pour l'habituer au poids de l'homme. Elle avait une litière de roseaux, et ses liens étaient assez lâches pour lui permettre de faire le tour de sa prison. Sa nourriture habituelle était la pomme de terre, le riz et le maïs: les dattes lui étaient particulièrement agréables. Je n'oubliai pas non plus de placer près du râtelier une provision de petits cailloux, parce que j'avais lu que l'autruche a coutume d'en faire usage pour accélérer la digestion.

Pendant trois jours le prisonnier ne voulut toucher à rien, et cette obstination épuisa tellement ses forces, que nous commençâmes à craindre pour sa vie. Alors la bonne mère nous prépara une bouillie de maïs et de beurre frais que je me chargeai d'introduire dans le bec du patient. Après deux ou trois repas de ce genre, l'animal reprit ses forces, et son naturel parut avoir subi une révolution complète, car à partir de ce jour ses habitudes sauvages disparurent pour faire place à une sorte de curiosité inquiète tout à fait comique. Après avoir gémi de l'abstinence de notre nouvel hôte, nous finîmes par concevoir des inquiétudes sur sa voracité. Nos petits cailloux lui servaient de pilules digestives, et toute la provision ne tarda pas à disparaître. Pour sa nourriture, Brausewind semblait préférer les glands et le maïs, et sa gourmandise le rendit bientôt docile à toutes nos volontés.