Enfin une paire de tortues de terre qui nous restait après la distribution que nous en avions faite à la ferme, reçut pour demeure l'étang aux Canards. J'avais songé d'abord à les garder dans le jardin, pour le purger des limaçons et des insectes qui l'infestaient; mais, lorsque ma femme apprit que ces petits animaux étaient aussi grands amateurs de choux et de salade, elle s'opposa formellement à mon projet, en remarquant qu'ils dévoreraient précisément ce qu'ils étaient chargés de défendre.
Deux de nos tortues étant mortes dans le voyage, je mis leurs coquilles à part pour les utiliser en temps et lieu.
Jack, qui s'était chargé de porter les autres à l'étang, accourut bientôt chercher Fritz, et tous deux, armés d'un long bambou, se dirigèrent vers l'étang à toutes jambes. Je pensai d'abord qu'il s'agissait de quelque combat contre les grenouilles; mais je ne tardai pas à les voir reparaître portant un des filets d'Ernest, où se débattait une belle anguille. Ils me racontèrent alors qu'ils avaient trouvé les autres filets vides et déchirés; d'où je conclus que quelque gros poisson avait réussi à s'en échapper en rongeant les mailles; mais nous nous consolâmes facilement de cette perte avec l'excellent échantillon qui nous était resté. Ma femme nous en prépara une portion; le reste fut mis dans la saumure, et conservé à la manière du lion mariné.
Quant au poivre et à la vanille, je les fis planter au pied des colonnes de bambou qui soutenaient la galerie, avec l'espérance de les voir bientôt s'élever en espaliers. En plaçant près de nous ces plantes précieuses, il nous était d'autant plus facile de leur donner les soins nécessaires pour obtenir une abondante récolte.
Quant à notre provision de graines de poivre et de gousses de vanille, ma femme se chargea de la mettre en sûreté, et, bien que nous fussions généralement peu amateurs d'épices, je résolus d'en mêler désormais au riz, au melon et surtout aux légumes, parce que je savais que dans les climats chauds leur usage est indispensable pour fortifier l'estomac et faciliter la digestion.
La vanille ne pouvait nous être d'un grand usage pour le moment présent, parce que le cacao nous manquait; mais je ne voulais pas la négliger, comme pouvant devenir plus tard un article de commerce.
Les jambons d'ours et de pécari, ainsi que les barils de graisse, furent confiés aux soins de ma femme, pour être conservés dans le garde-manger. Nous avions maintenant de quoi défier la famine pour longtemps; mais ma femme nous déclara qu'à l'avenir on ne goûterait pas à la crème ni au beurre frais, attendu qu'elle en voulait faire une provision, et la mêler avec la nouvelle graisse, afin de ménager les richesses que nous venions de rapporter. Il fallut se résigner, en soupirant, à cette rigoureuse interdiction.
Je fis placer les peaux d'ours sur le rivage, dans l'eau de la mer, en prenant la précaution de les charger de pierres, afin que la mer ne les emportât pas en se retirant.
La couveuse et ses poussins furent placés sous une cage à poulets, et on résolut de les nourrir avec des œufs hachés et de la mie de pain, jusqu'à ce qu'ils fussent apprivoisés. J'eus soin de les faire placer sous nos yeux, de peur que maître Knips ne s'avisât de tenter sur eux quelque expérience de physique ou d'anatomie. Plus tard, j'espérais pouvoir les réunir sans inconvénient au reste de la basse-cour.
Le condor et l'urubu prirent place dans le musée comme des trophées de nos victoires, en attendant que la saison des pluies nous permît de les préparer plus à notre aise pour en faire un digne pendant du fameux boa. Quant au talc amiante et au verre fossile, je les fis porter dans l'atelier, aussi bien que la terre à porcelaine; car j'espérais tirer de ces précieux matériaux une utilité réelle et pratique. L'amiante devait nous fournir des mèches incombustibles pour nos lampes, et le verre fossile d'élégants carreaux de vitre, et je voyais déjà la porcelaine prendre sous ma main mille formes aussi variées qu'agréables.