Les enfants acceptèrent ce marché, à l'exception de Franz, qui demanda si, possédant déjà un chapeau, il devait être soumis au tribut. Je lui fis observer qu'il était bien plus noble de reconnaître un service passé que de travailler à mériter un bienfait à venir. «Il est plus pénible, ajoutai-je, de s'acquitter après qu'avant. La dernière méthode nous séduit par une apparence de grandeur, tandis que la première ne saurait être considérée que comme l'accomplissement d'un devoir.»
L'heureux succès de la chapellerie m'encouragea à entreprendre quelque nouveau travail, et je songeai d'abord à la terre à porcelaine; mais, comme je n'en avais qu'une petite provision, je dus commencer par quelque essai sans importance avant de me livrer à ma grande entreprise.
L'argile fut aussitôt transportée dans la grotte au sel avec une table et quelques planches en guise de séchoir. Une roue de canon me servit de tour, et je me vis bientôt en état de fabriquer des vases de forme commune. Je résolus de satisfaire d'abord un désir de ma femme, qui demandait depuis longtemps des pots à lait de porcelaine pour remplacer les calebasses, dont l'usage était incommode. Tous mes préparatifs terminés, je pris une poignée de terre à porcelaine que je mêlai avec une certaine mesure de talc pulvérisé; après avoir lavé et purifié le mélange, j'étendis la pâte sur mon séchoir; puis je fis avec une portion de ma pâte un certain nombre de vases de différentes grosseurs, que je mis au feu dans un vaisseau de terre commune. Ils en sortirent blancs comme la neige et sans avoir éprouvé aucune altération; car le talc, dont j'avais mélangé ma pâte, lui avait donné assez de consistance pour résister à l'action du feu.
Je tirai du magasin la caisse de grains de verre destinée au commerce avec les sauvages, et j'en choisis un certain nombre parmi les blancs et les rouges, que je me mis en devoir de réduire en poussière à l'aide d'un marteau; puis je répandis cette poussière avec soin sur mes vases à moitié cuits. Ainsi que je l'avais prévu, l'action du feu ne tarda pas à me donner le plus bel émail qu'il fût possible d'attendre d'un système si imparfait.
Le succès de ce premier essai m'encouragea à continuer, et à mettre en œuvre le reste de ma terre à porcelaine avec le reste des grains de verre. Le résultat de ma seconde expérience fut de nous procurer six tasses à café avec leurs soucoupes, un pot au lait, un sucrier et trois assiettes. Deux pièces avaient manqué totalement: ce qui sortit du four était plutôt à la manière chinoise qu'à la véritable façon anglaise.
Ce résultat, si médiocre en apparence, m'avait coûté plus de peine qu'il n'est facile de se l'imaginer, car il avait fallu commencer par faire des moules de bois aussi délicats que mon tour grossier me le permettait. Ces modèles m'avaient servi à former des moules en plâtre, sur lesquels j'avais ensuite appliqué ma pâte; puis, après avoir laissé quelque temps mes vases sur le séchoir, je les avais exposés à la chaleur du four, dans un cylindre de terre commune. Il avait ensuite fallu laisser refroidir l'appareil plusieurs heures. Quant à la peinture, je m'étais contenté de permettre à Fritz de dessiner sur les assiettes une guirlande de feuilles vertes avec des fruits jaunes et rouges, ce qui nous sembla d'un effet très-agréable à l'œil.
Faute d'une plus grande quantité de terre à porcelaine, dont la saison des pluies nous empêchait d'aller faire une seconde provision, je déclarai, à la satisfaction générale, que nous allions nous occuper du condor et de l'urubu. Les peaux furent lavées de nouveau à l'eau tiède, et recouvertes d'un léger enduit de gomme d'euphorbe, destiné à prévenir l'attaque des insectes. Je pris, pour figurer le corps, plusieurs morceaux du liège qui avait servi à la construction de notre chaloupe; les jambes et les cuisses furent formées de deux bâtons recouverts de coton. Ensuite chaque oiseau fut fixé à sa place au moyen d'une tige de laiton. Il nous manquait encore les yeux; mais n'ayant pas oublié mon expérience du matin, j'en composai deux paires avec le reste de porcelaine et de l'émail. Moyennant cette importante addition, les deux animaux devinrent l'ornement de notre cabinet d'histoire naturelle.
Il restait à s'occuper des œufs d'autruche qui n'étaient pas éclos, et dont nous nous étions bien gardés de briser la coquille. Je leur fis à tous des pieds du plus beau bois que je pus me procurer. Les uns furent destinés à recevoir des fleurs, les autres à servir de vases à boire.
Nous nous trouvions alors au milieu de la saison des pluies. La plupart de nos travaux étaient terminés, et l'éducation de l'autruche ne remplissait qu'à demi nos moments perdus. Il en résultait que les enfants allaient se trouver dans une funeste inaction, si je n'eusse songé à quelque nouveau projet pour occuper leurs heures de loisir.
Leur activité se réveilla lorsque j'eus proposé de nous occuper de la construction d'un caïak groënlandais. «Nous avons en Brausewind notre voiture de terre, s'écria Fritz; il nous faut maintenant un coche d'eau, afin de prendre enfin connaissance des bornes de notre empire, entreprise qui ne peut manquer de nous conduire à de précieuses découvertes.»