La proposition fut accueillie avec autant d'empressement qu'elle avait été faite; seulement la bonne mère demanda ce qu'il fallait entendre par un caïak; et lorsqu'elle eut appris qu'on désignait par ce nom une espèce de canot de peaux de chien de mer, elle blâma hautement notre entreprise, n'ayant pas oublié son vieux ressentiment contre l'Océan. À force d'éloquence et de prières, nous finîmes par obtenir, non pas son approbation, mais son silence, et chacun se mit à l'ouvrage avec ardeur, afin que la carcasse au moins fût prête avant le retour des beaux jours. Dans cette nouvelle construction, comme dans celle de la chaloupe, je me proposai de suivre mes propres idées relativement à la forme et à l'exécution, ne doutant pas qu'un sage Européen ne dût avoir l'avantage sur l'ignorant habitant d'une contrée glaciale.

Je commençai donc par préparer deux pièces de carène avec les deux plus grands fanons de la baleine, dont je réunis fortement les extrémités; cette carcasse grossière fut enduite de la même résine qui nous avait servi à calfater notre chaloupe. Elle avait environ douze pieds de longueur d'une extrémité à l'autre. Je pratiquai dans la quille deux entailles d'environ trois pouces destinées à recevoir des roulettes de métal, qui devaient faciliter les mouvements du canot sur la terre ferme. Les deux pièces de quille furent alors réunies par des traverses de bambou, et leurs extrémités solidement fixées de manière à présenter deux pointes, l'une à la proue, l'autre à la poupe. À chaque extrémité s'élevait une troisième pièce perpendiculaire, destinée à appuyer les sabords. Je fixai ensuite un anneau de fer au point de réunion des deux pièces de la quille, afin d'avoir de quoi tirer l'embarcation à terre, et l'attacher en cas de besoin. Les solives de ma carcasse étaient de bambou, à l'exception de la dernière de chaque côté, que je jugeai à propos de faire en roseaux d'Espagne. La forme du bâtiment était bombée, et les sabords allaient en s'abaissant vers l'avant et l'arrière. Enfin le bâtiment était recouvert d'un pont, sauf une étroite ouverture au milieu, destinée à servir de siège, et entourée d'une balustrade de bois léger, sur laquelle le manteau du rameur pouvait s'ajuster de manière à le dérober à tous les regards, et empêcher les vagues de parvenir jusqu'à lui. Dans l'intérieur de l'ouverture, j'avais disposé une espèce de banc pour le rameur, qui pouvait s'y asseoir lorsqu'il était fatigué de demeurer à genoux. Ceci était une modification au système groënlandais; car au Groënland le rameur est obligé de demeurer accroupi ou de s'asseoir les jambes étendues, position pénible et peu favorable au déploiement des forces qu'exige la manœuvre d'un pareil bâtiment.

Après bien des peines et des expériences, j'eus la satisfaction de voir la carcasse de mon caïak achevée selon mes souhaits, à l'exception du banc, qui avait peut-être deux pouces de trop. Sa construction élastique promettait les plus heureux résultats; car l'ayant jeté avec force sur un sol rocailleux pour éprouver sa solidité, je le vis rebondir comme une balle, et sa construction était si légère, que, même avec son chargement, le corps du canot ne tirait pas un pouce d'eau.

Il s'agissait maintenant de mettre la dernière main à mon ouvrage, ce qui demanda encore bien du temps et du travail. J'en veux donner immédiatement les détails, afin de terminer cet important sujet. Je commençai par choisir les deux plus grandes peaux de chien de mer, que j'avais eu soin de laisser intactes en les écorchant. Après leur avoir fait subir la préparation ordinaire, je les fis sécher au soleil; puis nous les frottâmes longtemps de résine, opération qui leur donna assez de souplesse pour pouvoir les appliquer comme une enveloppe élastique sur la carcasse du canot.

Avant d'achever cette dernière opération, nous avions tapissé l'intérieur du canot avec d'autres peaux préparées de même, et calfaté les jointures avec un soin tout particulier, de manière à les rendre imperméables. Le pont fut formé de cannes de bambou, également recouvertes de peaux de chien de mer, et disposées de manière à former de chaque côté un bordage de quelques pouces de hauteur. Les jointures du pont furent remplies de résine, ce qui leur communiqua une solidité peu commune.

J'avais placé l'ouverture du canot sur l'arrière, espérant que l'avant pourrait recevoir plus tard une petite voile. En attendant, le léger bâtiment devait être gouverné par une double rame, que je taillai d'une longueur un peu plus qu'ordinaire, la garnissant d'une vessie à son extrémité, de manière qu'en cas de malheur la vessie pût servir à la soutenir sur l'eau.

Il fallait s'occuper maintenant de l'équipement du canot. Nous eûmes alors recours à l'habileté de ma femme pour composer une paire de corsets de natation. Sans cette précaution jamais je n'aurais permis à un de mes enfants d'entrer dans le canot; car une lame pouvait pénétrer par l'ouverture et remplir le bâtiment, et dans ce cas le rameur courrait le risque de ne pouvoir se dégager et d'être submergé avec le caïak. D'après mon conseil, les corsets furent faits de boyaux de chien de mer. Ce nouveau vêtement consistait en une espèce d'étui collant sur le corps, avec une ouverture à chaque extrémité, pour qu'on pût le passer à peu près comme une chemise; ce vêtement ne descendant que jusqu'à mi-corps, et d'autres ouvertures ayant été pratiquées pour les bras et le cou, le nageur devait conserver toute la liberté de ses mouvements.

Telles furent les occupations au moyen desquelles je réussis à nous faire passer agréablement le temps des pluies. Il ne faut pas oublier non plus la lecture, les entretiens familiers et les travaux domestiques.

Aux premières approches du beau temps, nous recommençâmes à sortir, dans l'intention de reprendre nos occupations en plein air. Le premier vêtement de mer avait été destiné à Fritz, et, par une belle après midi, on résolut d'en aller faire l'épreuve. Le caïak fut donc mis à flot, et Fritz s'élança fièrement à sa place. L'épreuve ayant réussi au delà de toute espérance, ma bonne femme fut suppliée de faire un vêtement pareil à chacun des enfants.

Bientôt nous allâmes faire une visite à nos antilopes, que nous réjouîmes fort en leur portant du fourrage frais et une espèce de bouillie composée de sel, de maïs et de glands pilés, dont elles se montrèrent extrêmement friandes. Il était facile de s'apercevoir, à l'état de la litière, que nos hôtes avaient fait un usage constant de leur retraite, et ils ne tardèrent pas à recevoir une nouvelle provision de joncs et de feuilles de roseaux.