—De la manière la plus simple du monde, lui répondis-je, car ils ne font pas de gerbes, et ils battent le grain sur place.»
Fritz demeura quelques instants pensif; il ne savait trop comment s'y prendre pour commencer son rôle de moissonneur. Alors je lui dis de prendre une poignée d'épis dans la main gauche, en se servant de la faucille avec la droite, de lier chaque poignée avec un lien de paille, et de la jeter ensuite dans la corbeille.
Ma nouvelle méthode plut beaucoup aux jeunes travailleurs, et le champ fut bientôt dépouillé de sa riche moisson, tandis que notre corbeille se remplissait d'une ample provision d'épis.
«Voilà une belle économie! s'écria ma femme en gémissant. Tous les épis tombés restent sur le sillon avec le chaume, et c'est un spectacle à briser le cœur d'un bon et brave moissonneur suisse.
—Vous vous trompez, lui répondis-je, l'Italien est trop bon ménager pour laisser perdre ces restes précieux. Mais il paraît qu'il aime mieux les boire que les manger.
—Voilà une énigme qui a besoin d'explication, repartit ma femme.
—Et vous allez l'avoir, ma chère femme, lui répondis-je. Comme l'Italie renferme plus de terres labourables que de pâturages, le fermier manque d'herbe et de foin. Alors il conduit son bétail dans les champs moissonnés, après avoir eu la précaution de laisser l'herbe pousser entre les sillons pendant quelques jours ou quelques semaines. Le bétail ainsi nourri donne un lait excellent, et c'est pourquoi l'on peut dire que l'Italien aime mieux boire le superflu de son grain que de le manger.
—Mais alors où prennent-ils leur litière? me demanda ma femme.
MOI. Nulle part; car il n'est pas dans leurs habitudes de s'en servir, quoique je n'ose décider si cet usage n'entraîne pas de graves inconvénients. Mais occupons-nous maintenant du battage, qui n'est pas moins simple que la moisson.»
De retour à la maison, nous commençâmes les préparatifs de cette importante opération. Ernest et Franz, sous la direction de leur mère, répandirent les gerbes en cercle sur toute la superficie de l'aire, après avoir trié les différentes espèces de grains. Alors commença une opération toute nouvelle et toute bizarre. Les quatre enfants, grimpés sur leurs montures, reçurent l'ordre de courir tout autour de l'aire, pilant et broyant le grain, au milieu d'un nuage de paille et de poussière. Ma femme et moi, armés de pelles de bois, nous étions chargés de réunir les épis dispersés et de les remettre sur le passage des batteurs en grange. Cette nouvelle méthode donna lieu à quelques incidents que je n'avais pas prévus, car de temps en temps nos montures attrapaient une bouchée de grain battu; sur quoi ma femme observa malicieusement que si cette manière de nourrir les animaux n'était pas tout à fait économique, elle épargnait du moins les frais de grenier et de conservation.