Notre étonnement fut à son comble lorsque nous eûmes aperçu une vache marine que notre intrépide aventurier avait frappée à mort avec ses deux harpons, et dont le cadavre flottait à la surface de l'eau.

Je commençai par faire au héros groënlandais quelques reproches sur sa disparition, qui nous avait jetés dans une grande inquiétude; mais il s'excusa sur la rapidité du courant qui l'avait entraîné malgré lui.

«Je ne tardai pas à rencontrer plusieurs vaches marines, ajouta-t-il; mais elles ne me laissèrent pas le temps de les attaquer. Après une longue poursuite, je parvins enfin à enfoncer mon premier harpon dans le dos de la dernière de la troupe. La douleur de sa blessure ayant ralenti sa course, je réussis bientôt à faire usage de mon second harpon. Alors l'animal chercha un asile au milieu de ces rochers, où je le suivis et où je me hâtai de l'achever avec mes pistolets.

MOI. Tu as eu affaire à un redoutable adversaire. Quoique la vache marine soit d'un naturel craintif, ses blessures la rendent quelquefois furieuse. Elle se retourne alors contre son ennemi, et met en pièces le canot le plus solide, à l'aide de ses redoutables défenses. Enfin te voilà sain et sauf, grâce à Dieu, ce qui vaut mieux que toutes les vaches marines du monde; car, en vérité, je ne sais trop ce que nous allons faire de celle-ci: elle a bien quatorze pieds de long, quoiqu'elle ne me paraisse pas encore parvenue à toute sa taille.

FRITZ. Oh! cher père, si nous ne pouvons tirer le corps de ce labyrinthe de rochers, permettez-moi au moins de rapporter la tête avec ses deux terribles défenses. Je l'attacherai à la proue de mon caïak, que je baptiserai du nom de la Vache marine.

MOI. Dans tous les cas, nous n'abandonnerons pas les défenses; c'est la partie la plus précieuse de l'animal; elles sont très-recherchées à cause de leur blancheur, qui peut se comparer à celle de l'ivoire. Quant à la chair, elle ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. Ainsi, pendant que je vais découper quelques lanières de cette peau épaisse, qui peuvent nous devenir utiles, empare-toi de la tête, que tu désires. Mais hâtons-nous; car le ciel s'obscurcit comme s'il se préparait un orage.

ERNEST. Je croyais que la vache marine est un animal du Nord. Comment s'en rencontre-t-il dans ces parages?

MOI. Ton observation est juste; mais il est possible qu'il s'en trouve aussi vers le pôle antarctique, et qu'une tempête les ait entraînées jusqu'ici. Du reste, on a au Cap une espèce de vaches marines plus petites que celle-ci. Elles se nourrissent d'algues, et aussi de moules et d'huîtres, qu'elles détachent des rochers à l'aide de leurs dents.»

Cet entretien n'avait pas interrompu notre travail, et Fritz fit observer qu'il serait utile d'ajouter à l'équipement du caïak une lance et une hache, aussi bien qu'une petite boussole dans une boîte de verre, afin que le rameur pût s'orienter si une tempête le jetait en pleine mer. L'observation me parut si juste, que je promis de m'en occuper.

Lorsque notre travail fut terminé, j'offris à Fritz de le prendre dans la chaloupe avec son embarcation; mais il préféra retourner comme il était venu, afin d'aller annoncer notre arrivée à ma bonne femme, que cette longue absence devait inquiéter.