[CHAPITRE XVII]

[L'orage.—Les clous de girofle.—Le pont-levis.—Le lèche-sel.—Le pemmikan.—Les pigeons messagers.—L'hyène.]

À peine avions-nous fait le quart du chemin, que nous fûmes surpris par un ouragan terrible accompagné de pluie et de vent. Je me trouvai dans le plus grand embarras à cette irruption soudaine, qui avait devancé mes prévisions d'une heure. Les rafales de pluie avaient dérobé Fritz à nos regards, et le tumulte des éléments ne nous permettait pas de le rappeler. J'ordonnai aux enfants de se couvrir de leurs vêtements de mer, et de s'attacher à la chaloupe par des courroies, afin de n'être pas emportés par la lame. Je fus obligé d'avoir recours moi-même à ce moyen, et nous nous recommandâmes à Dieu, abandonnant la pinasse à son destin, dans notre impuissance à la gouverner.

La violence de l'ouragan redoublait, bien qu'à chaque minute il nous semblât que sa fureur fût à son comble. Les vagues s'élevaient jusqu'aux nuages, et de sinistres éclairs sillonnaient l'obscurité, répandant une lueur sombre sur les montagnes d'eau qui mugissaient autour de nous. Tantôt notre frêle bâtiment se trouvait au sommet de la vague; tantôt il redescendait au fond des abîmes avec la rapidité de l'éclair. Les flots remplissaient la chaloupe, nous menaçant à chaque instant d'une destruction certaine.

L'ouragan ne tarda pas à se dissiper comme il était venu, et le vent paraissait avoir épuisé sa fureur. Mais les nuages sombres au-dessus de nos têtes, les vagues menaçantes sous nos pieds, continuaient d'entretenir nos craintes.

Au milieu de nos angoisses, j'avais la satisfaction de voir que la chaloupe se conduisait parfaitement. La fureur des vagues n'avait que peu de prise sur elle, et nous trouvions toujours le temps de donner deux ou trois vigoureux coups de pompe pour vider la cale après le passage de chaque vague. Quelques coups de rames donnés à propos avaient réussi à maintenir le bâtiment dans sa route.

Cette certitude, sans nous rassurer complètement, me laissait du moins assez de courage et de sang-froid pour ordonner les manœuvres nécessaires et soutenir les forces de mon équipage. Ma plus vive inquiétude était sur le sort du caïak, qui devait avoir été surpris comme nous par l'orage. Je me figurais l'intrépide Fritz brisé contre les rochers, ou entraîné dans les plaines d'un océan sans bornes; et, n'osant désormais prier pour son salut, je ne demandais au Seigneur que la force nécessaire pour supporter cette perte déchirante avec la résignation d'un chrétien et d'un serviteur de ses saints autels.

Enfin nous nous trouvions à la hauteur du cap de la Délivrance. Je commençai à respirer plus librement, et, me penchant sur ma rame avec la force du désespoir, j'entrai brusquement dans le passage bien connu, au moment où la fureur des flots allait nous en éloigner pour toujours. Notre première pensée fut un sentiment profond de gratitude envers la Providence, qui venait de nous accorder une si miraculeuse protection.

Le premier spectacle qui frappa mes yeux fut un groupe composé de ma femme, de Franz et de Fritz agenouillés sur le rivage pour remercier le Seigneur du retour inespéré de ce dernier, et lui offrir leurs supplications pour nous trois, qu'ils croyaient encore au milieu du péril.