FRITZ. Nous venons de décider une expédition importante, et nous ne voulons point laisser nos meilleures provisions se gâter au logis.

MA FEMME. Voilà ce qui s'appelle de la friandise; et l'on ne m'a pas consultée pour ce beau projet, afin de se passer de mon consentement. Mais n'en parlons plus. Quant à ton pemmikan, je le crois convenable dans les longs voyages à travers un pays inculte et inhospitalier; mais la précaution me parait risible pour une excursion de deux jours dans une riche contrée comme celle que nous habitons.

FRITZ. Vous pouvez avoir raison sous un certain rapport, chère mère; mais songez quel orgueil et quelle satisfaction pour nous de vivre deux jours comme ces hardis voyageurs. On se sent alors un tout autre homme que lorsqu'on part avec un lièvre rôti dans sa poche, pour aller à la chasse d'un lièvre vivant.

MA FEMME. À merveille! Ne faudrait-il pas bientôt que la viande soit crue, pour satisfaire pleinement l'imagination de nos chasseurs?»

L'entretien fut interrompu par notre arrivée, et, comme l'héroïque projet de Fritz avait reçu l'assentiment général, ma femme finit par accorder le morceau d'ours tant désiré.

La préparation du pemmikan fut entreprise avec ardeur; car Fritz avait appelé tous ses frères à son aide. La viande fut hachée, pilée, desséchée avec autant de diligence que s'il se fût agi de nourrir une troupe de vingt chasseurs pendant six mois.

Les enfants firent une provision de sacs, de corbeilles, de filets: enfin j'assistai à tous les préparatifs d'une véritable expédition de guerre, dont le but demeura un mystère pour moi. On choisit pour le voyage notre vieux traîneau, élevé au rang de voiture depuis l'addition des deux vieilles roues de canon, et il reçut bientôt les munitions de bouche et de guerre, la tente de voyage et le caïak de Fritz, sans compter les menues provisions.

Enfin le jour tant désiré était venu. Tout le monde se trouva debout avant l'aurore, et j'aperçus Jack se diriger mystérieusement vers le chariot avec une corbeille où il avait enfermé deux paires de nos pigeons d'Europe.

Ah! ah! me dis-je en moi-même, il paraît que nos chasseurs ont songé à s'assurer d'un supplément, dans le cas où le pemmikan ferait défaut. Je souhaite seulement que la chair de nos vieux pigeons ne les fasse pas repentir de leur prévoyance.

Contre mon attente, la bonne mère manifesta le désir de rester au logis, ne se sentant pas en état de supporter les fatigues du voyage; et, après une longue et mystérieuse consultation avec ses frères, Ernest se déclara prêt à lui tenir compagnie. Cette circonstance me décida à renoncer moi-même à l'expédition projetée, comptant mettre ce temps à profit pour m'occuper de la construction d'un moulin à sucre.