Toutes les dépendances de notre demeure avaient été rendues aussi agréables que nos faibles moyens nous le permettaient, et leur aspect champêtre formait un contraste romantique avec le rocher sauvage qui dominait toute la scène. L'espace compris entre notre demeure et la baie du Salut offrait une épaisse forêt d'arbres variés, les uns originaires d'Europe, les autres indigènes. L'île aux Requins n'était plus cet inculte banc de sable dont le triste aspect assombrissait le paysage de Felsen-Heim; couverte maintenant de cocotiers et de sapins, ses bords étaient protégés contre l'invasion des flots par un impénétrable rempart de mangliers. Au sommet de l'île apparaissaient le nouveau corps de garde et le mât surmonté de son pavillon flottant. Ce groupe, habilement disposé, venait interrompre de la manière la plus pittoresque la monotonie du paysage.

Les rivages du lac étaient animés tantôt par les cygnes majestueux au plumage de deuil, et tantôt par la troupe bruyante des oies au vêtement blanc comme la neige. Parmi les roseaux du rivage on apercevait de temps en temps la poule sultane, le flamant couleur de pourpre, le héron royal à la démarche triste et mélancolique.

L'espace contenu entre nos plantations et les buissons du rivage servait de promenade aux majestueuses autruches. Les grues et les outardes se tenaient généralement dans le voisinage de notre défrichement, tandis que le magnifique moenura allait se joindre à notre volaille, et que les poules du Canada erraient ça et là dans le taillis. Enfin nos beaux pigeons venaient se pavaner jusqu'à l'entrée de notre demeure: en un mot, nous nous trouvions entourés d'une vie si joyeuse et si calme, que notre cour, ainsi richement peuplée, semblait parfois une image du paradis terrestre.

Ce délicieux domaine était borné à droite par le ruisseau du Chacal, dont la rive élevée offrait un rempart si touffu de citronniers, de palmiers et d'aloès, qu'une souris aurait eu peine à y trouver passage. À gauche s'élevait une montagne inaccessible, dont les flancs recelaient la grotte de cristal; et l'étang aux Canards s'étendait entre le rocher et le rivage de la mer, de manière à rendre toute fortification inutile de ce côté. Sur les bords de l'étang j'avais fait faire une plantation de bambous, qui remplaçaient pour nous les roseaux.

Enfin les derrières de notre habitation étaient protégés par l'inaccessible chaîne de rochers qui isolait ce coin de terre de l'intérieur du pays. La seule issue de notre domaine par la terre ferme était le pont-levis du ruisseau du Chacal; encore avions-nous pris soin de le fortifier dans les règles, en le flanquant de deux pièces de six. Deux autres pièces du même calibre défendaient l'entrée de la baie; deux pièces de deux et une paire de pierriers avaient été disposées comme auxiliaires sur le pont de notre bâtiment de guerre, la fameuse pinasse.

L'espace compris entre la maison et le ruisseau du Chacal était occupé par nos jardins et nos plantations. Une palissade de bambous perpendiculaire à notre galerie s'étendait de la maison au ruisseau, pour protéger les plantations du seul côté où elles fussent accessibles. La petite vallée était arrosée dans toute son étendue par le courant d'eau qui venait alimenter nos moulins.

La fertilité toujours croissante de notre vallée ne tarda pas à y attirer une quantité de maraudeurs dont nous n'avions jusque-là remarqué la présence qu'à de longs intervalles. Dans le nombre il faut compter l'écureuil du Canada, qui ne manquait pas de nous rendre visite dans la saison des noix et des noisettes. Nos amandiers étaient peuplés d'aras et de perroquets, dont le cri désagréable forme un pénible contraste avec la beauté de leur plumage.

À ces principaux visiteurs se joignaient des nuées de petits oiseaux, grands amateurs de cerises, d'abricots et de raisins.

Dès les premiers temps de la colonie, nous avions besoin de tous nos efforts pour empêcher ces hôtes incommodes de faire la récolte pour nous, et tout notre attirail de pièges et de fils suffisait à peine à arrêter les dévastations. Notre dernière ressource fut encore la poudre et le plomb. Dans la suite, lorsque nos récoltes furent devenues plus abondantes, nous nous trouvâmes si riches, que nous pûmes désormais abandonner le superflu aux innocents maraudeurs, que nous ne détruisions qu'avec regret.

Le temps des fleurs n'attirait pas moins d'étrangers dans notre domaine que la saison des fruits. C'étaient des nuées d'oiseaux-mouches ou de colibris qui voltigeaient de fleur en fleur, en charmant nos regards de l'éclat varié de leurs couleurs. C'était un spectacle plein d'intérêt de voir ces petits animaux mettre en fuite des oiseaux dix fois plus gros qu'eux, se livrer la guerre entre eux, et signaler leur courroux contre les pauvres fleurs, lorsqu'un insecte ou quelque oiseau plus heureux leur en avait dérobé le nectar. Attirés par le parfum des fleurs dont nous avions orné à dessein les alentours de notre demeure, ces charmants oiseaux venaient suspendre leurs nids jusque dans les rameaux de vanille grimpante dont les festons se déroulaient avec grâce le long de notre toit.