Toutes nos plantations, et spécialement la noix muscade, commençaient à nous récompenser amplement de nos soins. Je les avais placées jusqu'à l'entrée de notre berceau, parmi quelques rejetons de bananiers, et leur parfum venait nous embaumer chaque soir à l'heure du repos. Ce voisinage ne tarda pas à attirer de nouveaux hôtes, et particulièrement deux espèces d'oiseaux de paradis encore inconnues, dont le plumage nous parut d'une rare beauté. Mais bientôt leur avidité et leurs cris discordants nous forcèrent d'employer un épouvantail pour les éloigner.

Nos deux espèces d'oliviers ne nous donnaient pas non plus occasion de nous plaindre. Les olives les plus grosses et les plus savoureuses étaient cueillies avant la maturité pour être salées et marinées. L'espèce amère était réservée pour le moulin.

Voulant faire de l'huile de noix et de l'huile d'olive, il nous avait fallu songer à la construction d'un pressoir et d'une meule. Cet important travail avait mis notre industrie à une rude épreuve; mais nous avions fini par en sortir victorieux.

La préparation du sucre avait aussi mis longtemps en œuvre les ressources de notre imagination. Je savais bien que tout l'appareil nécessaire se trouvait sur le vaisseau naufragé; mais il m'était impossible de me rappeler ce qu'il était devenu. Toutefois je finis par me souvenir que les chaudières avaient été employées comme magasin à poudre. Maintenant que nos chasses journalières les avaient débarrassées d'une partie de leur contenu, rien n'empêchait de les rendre à leur destination primitive. Après bien des recherches, je finis par découvrir aussi dans notre arsenal les trois cylindres métalliques nécessaires pour un moulin à sucre. Peu de journées suffirent pour remettre la machine en état, et nous possédâmes bientôt une raffinerie de sucre complète.

Au commencement nos deux exploitations étaient en plein air. Nous songeâmes bientôt à les entourer de murs et à les couvrir d'un toit de bambous, de manière que la saison des pluies n'arrêtât pas les travaux.

L'île aux Baleines n'avait pas reçu moins d'embellissements que l'île aux Requins. Nous y avions placé ce que je nommai plaisamment nos usines, c'est-à-dire la chapellerie et la fabrique de suif. Les ateliers se trouvaient derrière une saillie du rocher qui les mettait à l'abri des intempéries.

Au reste, toutes nos colonies étaient entretenues avec une égale sollicitude. Waldeck avait conservé sa plantation de cotonniers, et le marécage était devenu avec le temps une magnifique rizière dont le produit n'avait pas tardé à dépasser nos espérances.

Prospect-Hill n'était pas négligé. La famille s'y rendait chaque printemps pour faire la récolte des câpres et la provision annuelle du thé. Les feuilles de ce précieux arbuste étaient épluchées avec soin, séchées aux rayons du soleil, et renfermées aussitôt dans des vases de porcelaine, afin de conserver leur délicieux parfum. Un nouveau genre d'occupations nous rappelait à Zuckertop immédiatement avant la saison des pluies. Il s'agissait, d'une part, de faire la récolte de cannes à sucre, et, d'autre part, de recueillir le millet pour la nourriture de notre bétail. Le transport s'effectuait par mer au moyen de la chaloupe, et nous ne manquions pas, en passant, de rendre notre visite habituelle à l'île aux Baleines.

De Prospect-Hill nous avions coutume de faire une ou deux excursions jusqu'à l'Écluse, afin de visiter nos pièges et de nous assurer si les éléphants n'avaient pas forcé le passage. Nous allions ensuite avec la chaloupe explorer cette partie du rivage où Fritz avait découvert pour la première fois le cocotier et le bananier. À chaque voyage je ne manquais pas de rapporter une provision de terre à porcelaine pour les besoins sans cesse renaissants de notre ménage.

Lors de sa première excursion dans ces parages, Fritz avait remarqué les traces et entendu le cri d'un oiseau de l'espèce de la poule, ce qui nous avait donné l'idée d'y établir un piège à la manière des colons du Cap. L'entreprise eut un plein succès, et à chacune de nos visites nous trouvions une foule de prisonniers, qu'on apportait à Felsen-Heim pour les apprivoiser.