Nous profitions aussi de notre séjour à l'Écluse pour nous emparer des plus belles poules et des plus beaux coqs indigènes, dont je me servais ensuite pour améliorer nos races de volailles d'Europe. Si ma mémoire ne me trompe pas, ces magnifiques animaux doivent être originaires de Malacca ou de Java.

Nos animaux domestiques, dont, je n'ai pas encore parlé, s'étaient multipliés avec rapidité; mais, en fait de chiens, nous n'avions conservé qu'un rejeton du noble Joeger, qui promettait de devenir par la suite un excellent chien de chasse. Jack le nomma Coco; et comme nous ne pouvions nous empêcher de rire de ce nom bizarre, il nous reprit gravement, en faisant observer que le nom d'un chien doit être court et retentissant, afin de frapper au loin les échos des forêts et des montagnes. La lettre O étant la plus sonore des voyelles, doit être la plus chère au chasseur, et il s'en allait en criant à tue-tête: Ho! hollo! hio! Coco! de manière à nous étourdir les oreilles.

Chaque année la vache et le buffle nous avaient donné un veau; mais nous n'avions élevé que deux de ces animaux, un taureau pour le travail, et une vache pour le lait. La femelle reçut le nom de Blass, à cause de son éblouissante blancheur; et le mâle fut appelé Brull, en raison de sa voix retentissante. Tous deux furent dressés à la selle, au bât et à la voiture, ainsi que deux jeunes ânes, dignes rejetons de Rasch, qui portaient les noms pompeux de Pfeil et de Flinck.

Le reste du menu bétail s'était multiplié en proportion, de sorte que nous pouvions de temps en temps servir quelque pièce succulente sur notre table sans porter atteinte à la prospérité du troupeau.

Les lapins de l'île aux Requins étaient devenus si nombreux, qu'il fallut se décider à leur faire une chasse régulière. À différentes époques de l'année, nous détruisions à regret un certain nombre de ces intéressants animaux, dont les fourrures servaient à l'entretien de la chapellerie. Quant à la chair, elle était abandonnée aux chiens.

Nous n'avions eu garde d'oublier nos charmantes antilopes, dont la multiplication ne faisait que peu de progrès à cause de la rigueur du climat de l'île aux Requins. Toutefois leur accroissement nous permit bientôt de transporter un couple de ces gracieux animaux dans la cour ombragée de Felsen-Heim.

Quant à ma famille, elle était toujours, grâce à la Providence, pleine de force et de santé, à l'exception de quelques indispositions passagères. Ma femme éprouvait quelquefois des accès de fièvre assez violents; mais les enfants étaient d'une vigueur et d'une activité peu communes. Fritz, alors âgé de vingt-quatre ans, était d'une taille moyenne, mais forte et élégante; son teint coloré annonçait un tempérament vif et bouillant. Ernest, qui venait d'entrer dans sa vingt-deuxième année, était plus élancé, mais plus faible; sa taille, légèrement courbée, annonçait moins de vigueur, bien qu'un exercice continuel eût apporté de grandes modifications à son indolence naturelle. L'extérieur de Jack, alors âgé de vingt ans, annonçait plus de souplesse que de vigueur. On remarquait dans Franz un heureux mélange des qualités physiques et morales de ses trois frères: il avait la sensibilité de Fritz et d'Ernest; mais la finesse de Jack était devenue chez lui prudence, parce qu'en sa qualité de cadet il avait souvent été exposé aux malices de ses aînés. Tous quatre se montraient pleins d'honneur et de courage. Leur conduite était dirigée par la piété la plus sincère, sentiment sans lequel l'homme de bien lui-même ne saurait produire aucune œuvre grande et honorable.

Tel était l'état de notre colonie au bout d'un séjour de dix années, durant lesquelles nous n'avions aperçu d'autres figures humaines que les nôtres. Toutefois l'espérance d'être un jour rendus à la société des hommes ne nous avait pas encore abandonnés, et je ne laissais pas de l'entretenir avec sollicitude, comme le principal mobile de notre activité. Toujours mus par cette idée, nous avions fait de grandes provisions d'articles de commerce, afin d'en tirer parti dans l'occasion. Chaque année je faisais mettre de côté nos plus belles plumes d'autruche et une certaine portion de nos récoltes de thé et de cochenille, et déjà nous avions une portion assez considérable de noix muscades, d'essence et d'orange, d'huile de cannelle.

Cette prévoyance, peut-être exagérée, nous permettait de songer avec sécurité au jour de la délivrance, car ces articles devaient avoir pour nous une valeur considérable; mon seul regret était de voir diminuer nos munitions de jour en jour, malgré le sage et judicieux emploi que nous nous efforcions d'en faire.

Au reste, nous vivions satisfaits de notre sort, et chacun, en en reconnaissant les avantages, s'efforçait de conformer ses actions aux vues impénétrables de la Providence.