Arrivés en peu de temps à l'île aux Requins, notre premier soin fut de gravir la cime du rocher et de promener un regard inquiet sur les flots. La mer était déserte, et rien ne paraissait à l'horizon lointain. Après quelques instants d'attente, je me décidai à tirer trois coups de canon à deux minutes d'intervalle, afin de m'assurer si la première fois l'écho du rocher n'avait pas trompé les oreilles inexpérimentées de mes jeunes gens.
Nous prêtâmes l'oreille attentivement, et au bout d'une minute un faible coup retentit dans l'éloignement, puis un second, puis un troisième, et le silence se rétablit. Je demeurai immobile de surprise. Jack dansait autour de moi comme un homme pris de vin. Le pavillon fut hissé deux fois en haut du mât, signal dont nous étions convenus en cas de bonne nouvelle.
Laissant mon compagnon à la garde de la batterie, avec l'injonction de faire feu aussitôt qu'il apercevrait quelque chose, je me hâtai de reprendre le chemin de Felsen-Heim, afin de combiner nos mesures ultérieures.
La garnison était dans un trouble inexprimable. Fritz s'élança à ma rencontre, en s'écriant: «Où sont-ils? Est-ce un navire européen?» Bien qu'il me fût impossible de satisfaire son avide curiosité, je ne laissai pas de réjouir tout mon monde en annonçant ma résolution de m'embarquer avec Fritz pour aller à la recherche du bâtiment.
Il était environ midi lorsque je montai dans le caïak avec mon compagnon de voyage. Ma femme nous vit partir les yeux mouillés de larmes et en adressant au Ciel une ardente prière pour notre conservation. Au reste, nous étions parfaitement armés, et préparés à la plus vigoureuse résistance en cas de besoin.
Le caïak ne tarda pas à s'éloigner en silence, se dirigeant à l'ouest de Felsen-Heim, vers des parages demeurés inconnus jusqu'à ce jour. Malgré tous les dangers d'une navigation incertaine au milieu de cette mer hérissée de rochers et d'écueils, nous finîmes, au bout de cinq quarts d'heure d'une marche fatigante, par atteindre un promontoire escarpé que je me préparai à doubler; car, suivant toute apparence, le bâtiment que nous cherchions devait se trouver de l'autre côté du cap.
Parvenus à la pointe la plus avancée du promontoire, le rivage nous offrit un groupe de rochers favorable à nos observations: et quels ne furent pas nos sentiments d'allégresse et de reconnaissance pour le Tout-Puissant en apercevant un beau navire à l'ancre dans une petite baie à peu de distance! Le bâtiment paraissait fatigué; le pavillon anglais flottait au haut des mâts, et au même instant nous aperçûmes la chaloupe se détacher du bord pour aller débarquer au rivage.
Fritz voulait s'élancer hors du caïak et gagner le navire à la nage; j'eus besoin de toute mon autorité pour le retenir, en faisant observer que le pavillon pouvait nous tromper; car il n'est pas rare de voir un bâtiment pirate arborer le pavillon de la nation la plus connue sur les mers, afin d'attirer plus sûrement sa proie.
Nous demeurâmes donc cachés dans notre retraite, nous servant de la longue-vue pour examiner à loisir tous les mouvements du bâtiment. Il me parut être un yacht de construction légère, mais toutefois armé de huit canons de calibre ordinaire. Il était facile de distinguer sur le rivage trois tentes d'où s'élevait une légère colonne de fumée. Selon toute apparence, l'équipage n'était pas nombreux; car nous n'aperçûmes à bord que deux créatures humaines.
D'après ces observations, je crus qu'il n'y avait aucun danger à quitter notre retraite, et bientôt le léger caïak parut dans les eaux du navire, accomplissant autour de lui de capricieuses évolutions. Au bout de quelques minutes, nous vîmes paraître sur le pont un officier que Fritz reconnut facilement pour le capitaine. En deux coups de rames nous étions à portée de la voix, chantant à plein gosier un refrain national dans lequel il eût été difficile de reconnaître une musique européenne.