Toutefois celui qui s'est intéressé jusqu'à ce jour au destin de l'innocente famille ne pourra voir sans un sentiment de satisfaction le dénouement inespéré de sa trop longue histoire.

Mais trêve de fastidieux préambules. Le temps presse, j'arrive à la conclusion de cette œuvre intéressante, qui vient d'occuper dix années de ma vie. Nous touchions au terme de la saison pluvieuse, et la nature semblait vouloir se ranimer plus tôt que d'habitude.

Le ciel était sans nuages, et chacun prenait plaisir à se dédommager de sa réclusion de deux mois, en exerçant de nouveau ses membres engourdis par une longue inaction. Tout le jour la famille était répandue dans les jardins, dans les plantations, sur les rives de la mer, faisant usage avec délices d'une liberté si longtemps attendue.

Fritz ayant annoncé la résolution d'aller faire une visite à l'île aux Requins, pour voir si les besoins de la colonie ne réclamaient pas notre présence, je le laissai partir accompagné de Jack. Les deux voyageurs furent bientôt dans l'île, où leur œil exercé se promena longtemps sur la mer et sur le rivage, sans apercevoir ni monstres marins, ni dommage notable dans l'établissement. J'avais recommandé aux deux jeunes gens de tirer deux coups de canon en débarquant, tant pour nous annoncer l'heureuse issue du voyage que pour nous servir de signal, si par hasard la Providence avait envoyé quelque bâtiment à portée du rivage.

Leur premier soin avait été de se conformer à mes ordres. Mais quel ne fut pas leur étonnement lorsque, au bout d'environ deux minutes, ils entendirent distinctement trois coups de canon vers l'ouest, dans la direction de la baie du Salut! La surprise, l'espérance et la crainte les tinrent quelque temps immobiles; mais Fritz rompit le premier le silence en s'écriant: «À la mer! à la mer!» Et en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, la rapide embarcation volait sur la surface des flots.

«Qu'y a-t-il de nouveau?» m'écriai-je en voyant les deux enfants accourir vers moi de toute la vitesse de leurs jambes.

«N'avez-vous pas entendu?» me répondit Fritz, qui respirait à peine; et son frère arriva bientôt près de lui en répétant: «N'avez-vous pas entendu?»

Le récit des enfants me fit secouer la tête avec l'expression du doute; mais la pensée qu'ils pouvaient ne s'être pas trompés agitait vivement mon esprit. Dans l'incertitude qui me préoccupait, je rassemblai la famille, afin de tenir un grand conseil de guerre, car la chose était de trop d'importance pour m'en rapporter à mes deux interlocuteurs.

Comme la nuit approchait, je décidai qu'un de nous demeurerait à monter la garde dans la galerie, afin d'épier le moindre signal qui pourrait annoncer de nouveau la présence d'un bâtiment dans notre voisinage. Mais la soirée ne fut pas aussi tranquille que nous l'avions espéré: on eût dit que les éléments conjurés avaient repris toute leur fureur pour cette terrible nuit, et qu'un nouvel hiver allait recommencer.

L'orage dura deux jours et deux nuits. Vers le matin du troisième jour, la mer devint plus calme, et il fut possible d'aller à la découverte. J'emmenai Jack avec moi, et nous nous mîmes en route munis d'un pavillon qui devait instruire la garnison du succès de nos recherches.