Il y avait sur le rivage un tronc d'arbre assez fort; je passai alentour une corde dont j'entourai aussi une de nos poutres à quelques pieds au-dessous de son extrémité. À l'autre bout je fixai une autre corde; puis, attachant une pierre, je la lançai de l'autre côté du ruisseau, que je traversai à mon tour en sautant de pierre en pierre. Ne sachant comment faire passer de même l'âne et la vache, qui étaient nécessaires à mon dessein, je pris une poulie que je fixai solidement à un arbre; je jetai sur la roue de ma poulie la corde que j'avais lancée auparavant, et, traversant de nouveau le ruisseau en en emportant l'extrémité, j'y attelai l'âne et la vache. Ces deux animaux firent d'abord quelque résistance; mais enfin ils marchèrent, et la poutre tourna autour du tronc, tandis que son extrémité allait toucher l'autre bord. Mes enfants, pleins de joie, s'élancèrent sur ce frêle pont aussitôt qu'il eut touché terre, et le traversèrent avec une agilité surprenante, malgré mes craintes et mes efforts pour les retenir. Le plus difficile de notre ouvrage était fait, et nous plaçâmes trois poutres à côté de la première, en les faisant glisser sur celle-ci; puis nous les réunîmes à l'aide de fortes planches. Notre pont avait huit à neuf pieds de large, et pouvait cependant être facilement retiré, de manière à interdire le passage du ruisseau. Quand le soir arriva, nous étions si harassés, que nous prîmes notre repas, et courûmes nous coucher, sans entreprendre d'autre travail. Cette journée fût terminée, comme les autres, par une longue prière à Dieu, qui ne nous avait pas abandonnés jusque-là.


[CHAPITRE IX]

[Départ.—Nouvelle demeure.—Le porc-épic.—Le chat sauvage.]

Le matin suivant, mon premier soin fut de rassembler autour de moi ma jeune famille, et de lui faire une courte allocution sur les dangers qui pouvaient nous attendre dans un pays dont nous ne connaissions ni les localités ni les habitants, et sur la nécessité de nous tenir bien réunis durant le chemin. Enfin nous fîmes la prière, nous déjeunâmes et préparâmes le départ. Les enfants s'occupèrent à réunir notre bétail, et l'âne ainsi que la vache furent chargés de sacs, ouvrage de notre ménagère. Nous les remplîmes de tous les objets de première nécessité, de provisions, de munitions, des ustensiles de cuisine, des services de table du capitaine; nous y ajoutâmes une bonne quantité de beurre. Enfin nous abandonnâmes le moins de choses utiles qu'il nous fut possible. Après avoir établi l'équilibre entre les deux côtés, je me préparais à jeter par-dessus le tout nos hamacs et nos couvertures, quand ma femme accourut et m'en empêcha, réclamant une place, d'abord pour les poules, qui ne pouvaient rester seules, ensuite pour le petit Franz, qui n'était pas de force à soutenir les fatigues de la route, et enfin pour son sac, que nous avions appelé enchanté, et qui pouvait nous être de la plus grande utilité. Je fis droit à sa requête, et comme les paniers de l'âne n'étaient pas tout à fait remplis, j'y glissai son sac merveilleux, et j'assis le petit Franz si solidement entre ces paquets, que l'âne aurait pris le galop sans grand danger pour lui.

Cependant mes fils donnaient la chasse à nos poules, et aucune ne se laissait attraper. Ma femme les railla de l'inutilité de leurs efforts, et les pria de la laisser essayer si elle ne réussirait pas mieux qu'eux. En même temps elle prit dans le sac enchanté deux poignées de graines, et s'approcha doucement des volailles en les appelant. Le coq arriva bientôt pour becqueter les graines: alors ma femme jeta dans la tente tout ce qu'elle en avait, et comme les pauvres bêtes y coururent tout de suite, il lui fut facile de les attraper. Nous les attachâmes alors deux à deux par les pattes, et nous les déposâmes sur le dos de la vache, renfermées dans un panier que nous recouvrîmes d'une couverture, afin qu'elles restassent en repos.

Nous entassâmes alors dans notre tente tout ce que nous pouvions emporter; et après avoir tracé une enceinte avec des pieux fichés en terre, nous roulâmes tout autour quantité de tonnes vides.

Tout étant ainsi disposé, le cortège se forma; chacun de nous, jeune ou vieux, homme ou animal, prit sa place, leste et joyeux. Fritz et ma femme ouvraient la marche; la vache, l'âne monté par Franz, venaient après; les chèvres, conduites par Jack, qui portait en outre le petit singe, composaient le troisième corps d'armée; Ernest marchait ensuite, conduisant les moutons, et moi je formais l'arrière-garde. Mes deux dogues, placés sur les ailes, allaient sans cesse de la queue du convoi à la tête, faisant ainsi l'office d'adjudants.

Notre petite troupe s'avançait lentement, mais en bon ordre, et avait une mine toute patriarcale. Nous arrivâmes bientôt à notre pont; là nous fûmes rejoints par notre cochon, qui s'était d'abord enfui, et qui vint alors se réunir de lui-même à notre bande, tout en témoignant son mécontentement par des grognements significatifs. Le pont fut traversé, mais à l'autre bout un obstacle imprévu faillit mettre le désordre dans nos rangs: le gazon épais qui recouvrait le sol tenta si fort notre bétail, qu'il se dispersa à droite et à gauche pour brouter; heureusement nos chiens le firent rentrer en ligne, et l'ordre, momentanément troublé, fut promptement rétabli. Néanmoins, pour prévenir un second désordre, je fis quitter l'herbe et prendre vers la mer.

Nous avions à peine fait quelques pas dans cette direction, que nos chiens coururent se jeter dans l'herbe en aboyant de toutes leurs forces, comme s'ils eussent eu à combattre quelque animal sauvage. Fritz prit son fusil et les suivit de près; Ernest se serra près de sa mère tout en apprêtant le sien, et Jack l'étourdi, sans même déranger son fusil, qu'il avait sur le dos, s'élança sur les traces de Fritz.