Ils nous quittèrent un peu confus; pour nous, nous montâmes dans le bateau de cuves, et, à l'aide du courant, nous atteignîmes en peu d'instants les débris du navire. Aussitôt arrivé, je résolus de multiplier nos moyens de transport; car notre bateau de cuves me semblait insuffisant pour l'immense quantité d'objets que je voulais enlever.
Notre bateau n'ayant pas assez d'espace ni de solidité pour transporter une charge considérable, je voulus construire un radeau qui pût y suppléer. Nous eûmes bientôt trouvé un nombre suffisant de tonnes d'eau qui me parurent très-bonnes pour ma construction. Nous les vidâmes aussitôt, puis nous les rebouchâmes avec soin, et nous les rejetâmes dans la mer après les avoir attachées fortement avec des cordes et des crampons aux parois du vaisseau qui étaient les plus solides; cela fait, nous établîmes sur ces tonnes un plancher très-fort, auquel nous fîmes, avec d'autres planches, un rebord d'un pied de hauteur tout autour pour assurer sa charge, et nous eûmes ainsi un très beau radeau, qui pouvait contenir trois fois la charge de notre bateau de cuves.
Cette construction avait employé toute notre journée, et il commençait à faire nuit quand elle fut terminée. Tout ce que nous pûmes faire, ce fut de chercher quelques vivres pour manger, et puis nous passâmes la nuit sur les matelas du capitaine, où nous fîmes un si bon somme, qu'oubliant les dangers dont la mer nous menaçait, nous ne nous réveillâmes pas avant le lendemain matin.
Dieu eut notre première pensée lorsque nos yeux furent ouverts; nous le remerciâmes de l'excellente nuit qu'il nous avait procurée, et nous procédâmes ensuite au chargement de notre radeau. D'abord nous vidâmes complètement la chambre que nous avions habitée avant le naufrage, puis celle même où nous venions de passer la nuit. Nous nous emparâmes des portes et des fenêtres, de leurs serrures, et de trois ou quatre caisses de bons habits appartenant aux officiers. Je trouvai d'autres caisses qui me firent bien plus de plaisir: c'étaient celles du charpentier et de l'armurier. Toutes ces boîtes furent déposées sur le radeau. La chambre du capitaine était pleine d'une foule d'objets précieux qu'il destinait sans doute aux riches colons de la mer du Sud, en échange de leurs produits. Je ne permis à Fritz d'y prendre que deux montres que j'avais promises à ses frères, et quelques paquets de couverts de fer, qui devaient mettre fin au scrupule qu'avait ma femme de se servir de ceux d'argent du capitaine. Ce que nous trouvâmes de plus précieux fut une caisse remplie de jeunes arbres fruitiers d'Europe, soigneusement empaquetés dans de la paille et de la mousse. Je revis avec attendrissement ces pommiers, ces poiriers et ces châtaigniers, productions de ma chère patrie, et que j'espérais, avec l'aide de Dieu, naturaliser sous ce ciel étranger. Nous prîmes encore une quantité de barres de fer, de plomb en saumon, de meules à aiguiser, de roues de char, de pelles, de socs de charrue, des paquets de fil de fer et de laiton, des sacs pleins de graines d'avoine et de vesce; nous trouvâmes enfin un petit moulin à bras démonté, mais dont toutes les pièces, soigneusement numérotées, pouvaient être aisément reconstruites. Comment choisir parmi tous ces trésors? Les laisser sur le vaisseau, c'était nous exposer à les voir disparaître au premier coup de mer. Nous nous décidâmes à abandonner tous les objets de luxe, et nous complétâmes le chargement avec des armes et des munitions. J'ajoutai encore un grand filet de pêche tout neuf, la boussole du navire, et une superbe montre marine, qui devait nous servir à régler les nôtres. Fritz trouva dans un coin un harpon et un dévidoir à corde, qu'il fixa au devant du radeau pour harponner, disait-il, les gros poissons que nous pourrions rencontrer. Quoiqu'il soit très rare d'en rencontrer si près des côtes, je lui permis cette fantaisie.
Il était près de midi quand le chargement fut terminé, et nos deux embarcations étaient remplies jusqu'au bord. Nous coupâmes enfin la corde qui les retenait près du navire, et, poussés par un vent favorable, nous primes le chemin de la côte. Fritz, ayant aperçu un corps noir qui flottait à la surface de l'onde, me pria de l'examiner avec ma lunette et de lui dire ce que c'était. Je reconnus facilement une tortue de la grande espèce, endormie et se laissant aller au gré des flots. Pour satisfaire Fritz, qui me priait instamment de l'accoster, je dirigeai le bateau vers elle. La voile, en se déployant, me cachait le corps de mon fils, de manière que je ne pouvais apercevoir ses mouvements; mais le sifflement du dévidoir, et la rapide impulsion que notre bateau reçut tout d'un coup, me firent comprendre qu'il avait jeté son harpon sur la tortue.
«Au nom du Ciel! lui criai-je, coupe la corde, imprudent; je ne suis plus maître du radeau, nous allons chavirer.
—Touchée! touchée! criait mon jeune fou plein de joie, elle ne nous échappera pas.»
Je laissai la voile et courus à l'avant du navire, une hache à la main, pour couper moi-même la corde; mais Fritz me fit remarquer que nous ne courions encore aucun danger, et me pria d'attendre. J'y consentis, tout en me tenant toujours prêt à couper la corde à la première apparence de péril. La tortue, exaltée par la douleur, nous entraînait avec une effrayante rapidité, et j'avais toutes les peines du monde à maintenir notre embarcation en équilibre. Je remarquai tout à coup que l'animal faisait un coude et cherchait à regagner la haute mer; je déployai aussitôt la voile, et cette résistance parut si forte à la pauvre bête, qu'elle reprit le chemin de terre; mais, au lieu de suivre le courant qui portait au vaisseau, elle le traversa et nous entraîna à gauche, vers la hauteur de Falken-Horst.
Nous traversâmes assez heureusement les écueils qui bordent toute la côte; enfin le bateau vint échouer sur un banc de sable, et par bonheur resta droit. Je sautai aussitôt dans l'eau, et courus à la tortue, qui se cachait dans le sable, et d'un coup de hache je lui coupai la tête. Fritz poussa alors un cri de joie, et tira son coup de fusil en l'air pour faire venir les nôtres. Ils accoururent, en effet, et nous accablèrent de caresses. Quand ils virent toutes nos richesses, ils s'extasièrent, puis ils coururent admirer la tortue, que Fritz avait frappée au cou.
Quand la curiosité fut satisfaite, je priai ma femme et mes fils d'aller aussitôt à Falken-Horst chercher la claie et nos deux bêtes de trait, afin de mettre dès le soir une bonne partie de notre butin à l'abri. Un orage ou simplement une forte marée eût suffi pour engloutir ces richesses si précieuses et si laborieusement acquises. Le reflux avait laissé nos embarcations presque à sec. Nous roulâmes sur la côte quelques masses de plomb et nos plus grosses barres de fer, auxquelles nous attachâmes les cordes des radeaux. Cette amarre me parut assez solide pour le moment. La claie arriva enfin; nous ne la chargeâmes que de la tortue et de quelques objets moins pesants, car j'estimai que cette bête pouvait bien peser à elle seule trois quintaux.