Nous arrivâmes enfin, quoique un peu tard, à Falken-Horst; des cris de joie nous saluèrent de loin; mais nous ouvrîmes de grands yeux en voyant le burlesque spectacle qui nous attendait. Des trois petits garçons, l'un avait un habit de matelot qui l'enveloppait deux ou trois fois et lui tombait sur les talons; celui-ci, des pantalons qui le prenaient sous le menton, et ressemblaient à deux énormes cloches; l'autre, perdu dans une veste qui lui descendait sur les pieds, avait l'air d'un porte-manteau ambulant. Ils paraissaient cependant tout joyeux de leur accoutrement, et se promenaient fiers comme des héros de théâtre.
«Quelle farce avez-vous donc voulu nous jouer là?» m'écriai-je après avoir bien ri de ce spectacle.
Ma femme nous expliqua comment nos trois fils avaient voulu, pendant notre absence, se donner le plaisir du bain; qu'elle en avait profité pour laver leurs habits, mais que, ces habits ne se trouvant pas secs, elle avait cherché dans la caisse repêchée la veille de quoi les vêtir provisoirement.
Après l'accès de gaieté provoqué par ce travestissement, on courut à la claie pour examiner les richesses que nous apportions, et le kanguroo surtout devint l'objet de l'admiration générale. Fritz seul restait sombre au milieu de la joie universelle, et s'efforçait de combattre le mouvement de jalousie que lui inspirait une si belle proie atteinte par son frère; il le surmonta enfin, et vint prendre part à la conversation, sans que d'autres que moi l'eussent remarqué. Cependant il ne put s'empêcher de dire: «J'espère, mon père, que vous m'emmènerez avec vous la prochaine fois, au lieu de me laisser à Falken-Horst, où il n'y a à chasser que des pigeons et des grives.»
Je lui promis que le lendemain il m'accompagnerait, et peut-être pour un voyage au vaisseau; et je lui fis voir que du reste, lorsque je le laissais a Falken-Horst pour protéger sa mère et ses frères, c'était lui donner une preuve de confiance dont il devait être flatté, au lieu de m'en savoir mauvais gré. Nous nous mîmes à table avec un grand appétit. Je résolus de vider ce soir même le kanguroo. Je le suspendis ensuite pour le trouver frais le lendemain; puis nous allâmes prendre un repos dont nous avions tous besoin.
[CHAPITRE XIV]
[Second voyage au vaisseau.—Pillage général.—La tortue.—Le manioc.]
Au premier chant du coq, je sautai hors de mon lit et descendis de l'arbre pour dépouiller notre kanguroo et partager les chairs, moitié pour être mangées sans retard, moitié pour être salées. Il était temps d'arriver; car nos chiens y avaient tellement pris goût, qu'ils avaient déjà arraché la tête, et qu'ils se préparaient à partager la proie tout entière. Je saisis aussitôt un bâton, et je leur en appliquai deux ou trois coups qui les firent fuir en hurlant sous les buissons. Je commençai aussitôt mes fonctions de boucher; mais, comme je n'étais pas fort expert, je me couvris tellement de sang, que je fus obligé d'aller me laver et changer d'habit avant de me représenter devant mes enfants. Nous déjeunâmes, et j'ordonnai alors à Fritz de tout préparer pour aller à Zelt-Heim prendre le bateau de cuves, et de m'accompagner au vaisseau. Quand il s'agit de partir, nous appelâmes en vain Jack et Ernest pour leur dire adieu. Inquiet, je demandai à ma femme où ils pouvaient être. Elle me répondit qu'ils étaient sans doute allés chercher des pommes de terre, et me fit remarquer qu'ils avaient emmené Turc avec eux. Je l'engageai à les gronder quand ils reviendraient.
Un peu rassuré, je me mis en marche avec Fritz; nous arrivâmes, sans rien rencontrer, au pont du ruisseau, et là, à notre grand étonnement, nous vîmes sortir de derrière un buisson, en poussant de grands cris, nos deux petits polissons. Ils avaient compté de cette manière nous forcer à les emmener avec nous; mais, comme j'avais dessein de prendre dans le vaisseau tout ce que j'en pourrais enlever, je me refusai absolument à ce qu'ils me demandaient, et je leur recommandai de se rendre sur-le-champ auprès de leur mère, pour lui annoncer de ma part ce que je n'avais pas eu le courage de lui dire en partant: c'est que je passerais la nuit sur le vaisseau.