J'accourus plein d'effroi, et j'aperçus le petit philosophe couché sur une langue de terre, au bord du ruisseau, employant tout ce qu'il avait de forces à retenir une corde qui pendait dans l'eau, et au bout de laquelle se débattait un superbe saumon qui avait avalé l'appât. Je saisis la corde, et je le laissai regagner une eau plus profonde, où il se fatigua en efforts inutiles; puis je l'attirai dans un bas-fond, où un coup de hache mit fin à ses angoisses et à sa résistance. Nous le tirâmes sur le sable; il devait bien peser une quinzaine de livres.

Après cet effort, Ernest se déshabilla et alla prendre un bain; pour moi, j'ouvris le poisson, je le nettoyai, et je le remplis de sel pour le transporter frais à Falken-Horst. Ensuite, lorsque mon fils revint, nous attelâmes nos bêtes et nous reprîmes la route du logis.

À mi-chemin à peu près, Bill, qui nous précédait, s'élança tout à coup dans l'herbe en aboyant, et fit lever un animal assez gros qui prit la fuite en faisant des sauts extraordinaires. Bill l'ayant chassé de notre côté, je fis immédiatement feu, mais je manquai mon coup. Ernest, qui me suivait, prit tout le temps nécessaire, et visa si juste, que l'animal tomba roide mort. Nous accourûmes pour le relever, et nous restâmes quelque temps stupéfaits devant cette singulière bête, cherchant, d'après ses caractères distinctifs, à le ranger dans une classe d'animaux connus. Enfin, à son museau allongé, à sa fourrure grise et semblable à celle de la souris, et surtout à ses pattes de devant courtes, et à celles de derrière longues comme des échasses, à sa queue longue et forte, nous pûmes reconnaître le kanguroo.

Ernest était tout fier de sa victoire, et son cœur se repaissait par avance des louanges que ses frères allaient lui donner.

«Mais comment se fait-il, papa, que vous ayez manqué cet animal, vous qui tirez bien mieux que moi? J'en aurais eu de l'humeur à votre place.

—J'en suis charmé, au contraire, mon enfant, parce que je t'aime mieux que moi-même, et que ta gloire m'est plus précieuse que la mienne.»

Ernest me remercia les larmes aux yeux, et nous nous préparâmes à transporter le kanguroo. Je lui attachai les quatre pattes avec un mouchoir; puis, à l'aide de deux cannes, nous le portâmes jusqu'à la claie. Je remarquai que Bill nous suivait en léchant la blessure sanglante, et je me souvins qu'il fallait saigner l'animal pendant qu'il était encore chaud, pour pouvoir le conserver intact. Nous continuâmes notre route vers Falken-Horst en causant de l'histoire des animaux rongeurs et des marques distinctives qui ont servi à les classer.

Le kanguroo fournit à Ernest une foule de questions. Il s'étonnait surtout de n'avoir jamais vu dans ses livres la description d'un animal semblable. Je fus obligé de lui apprendre que le kanguroo, quadrupède propre à la Nouvelle-Hollande, n'avait été encore vu que par Cook dans son premier voyage. «Les naturalistes, ajoutai-je, attendent que de nouvelles observations aient confirmé celles de l'illustre voyageur, et jusque-là ils se sont bornés à renvoyer à sa relation.

«Lorsque j'ai vu ces bonds qui t'ont frappé, ma mémoire m'a rappelé le passage de cette relation qui convient à l'animal étendu mort par ton adresse. Tu vois l'inégalité entre les jambes de devant et celles de derrière; celles de devant, qui n'ont que huit pouces, peuvent à peine lui servir à creuser la terre, tandis que celles de derrière, qui ont vingt-deux pouces, lui permettent de franchir d'un bond de grandes distances. Remarque aussi que sa tête et ses oreilles ressemblent à celles d'un lièvre; on lui a conservé le nom de kanguroo, que lui donnent les naturels de la Nouvelle-Hollande.»

Nous fûmes forcés souvent d'interrompre cette conversation pour soulager nos animaux, en soulevant la claie au moyen de leviers.