Jack, cependant, était monté sur l'arbre pour placer les pièges, et en descendant il nous donna l'heureuse nouvelle que les pigeons que nous axions rapportés du vaisseau y avaient déjà fait un nid et avaient pondu. Je recommandai de nouveau de ne jamais tirer dans cet arbre, de peur d'effrayer ces pauvres bêtes, et je fis porter les piéges ailleurs, pour ne pas les exposer à s'y prendre. Cependant je n'avais pas cessé de travailler à ma claie, qui commençait à prendre tournure. Deux pièces de bois courbées devant, liées au milieu et derrière par une traverse en bois, me suffirent pour la terminer. Quand elle fut achevée, elle n'était pas trop lourde, et je résolus d'y atteler l'âne.
En quittant mon travail, je trouvai ma femme et mes enfants occupés à plumer des ortolans, tandis que deux douzaines enfilées dans une épée d'officier en guise de broche rôtissaient devant le feu. Ce spectacle était agréable, mais je trouvai qu'il y avait prodigalité, et j'en fis des reproches à ma femme: elle me fit observer que c'était pour les conserver dans le beurre, comme je le lui avais appris, et me rappela que je lui avais promis d'apporter à Falken-Horst la tonne de beurre que nous avions laissée à Zelt-Heim.
Je me rendis à son observation, et il fut décidé que j'irais immédiatement après le déjeuner à Zelt-Heim avec Ernest, et que Fritz resterait au logis. Ma défense de se servir de la poudre comme par le passé causait de vifs chagrins aux enfants. Ils s'en plaignirent pendant le repas. Franz, avec son enfantine naïveté, vint me proposer d'en ensemencer un champ, qu'il soignerait de ses propres mains, si je voulais permettre à ses frères d'user en liberté de celle que nous avions. Cette idée nous amusa beaucoup, et le pauvre petit était tout décontenancé au milieu de ces rires, dont il ne concevait pas la cause.
«Franz croit, dit Ernest, que la poudre se récolte dans les champs comme le froment et l'orge.
—Ton frère est si jeune, répliquai-je, que son ignorance est toute naturelle. Au lieu de te moquer de lui, tu devrais lui apprendre comment se prépare la poudre.»
Cet appel à la science d'Ernest lui faisait trop de plaisir pour qu'il ne se disposât pas à satisfaire sur-le-champ nos désirs. Sa mémoire le servit à merveille: il parla tour à tour des parties constituantes de la poudre, des proportions de charbon, de salpêtre et de soufre qui entrent dans sa composition; puis des précautions inouïes que sa fabrication exige; il put facilement démontrer à ses frères que, notre provision épuisée, il nous serait impossible de la renouveler.
Nous partîmes avec la claie, à laquelle nous avions attelé l'âne et la vache, et précédés de Bill. Au lieu de suivre le chemin pittoresque des hautes herbes, nous prîmes le bord de la mer, parce que la claie glissait mieux sur le sable. Nous arrivâmes en peu de temps et sans rencontre remarquable. Notre premier soin fut de détacher nos bêtes pour leur laisser la liberté de paître. Nous disposâmes ensuite sur la claie non-seulement la tonne de beurre, mais encore celle de fromage, un baril de poudre, des balles, du plomb et la cuirasse de Turc.
Occupés ainsi, nous ne nous étions pas aperçus que nos bêtes, attirées par l'herbe tendre, avaient passé le pont, et se trouvaient déjà presque hors de vue. J'envoyai Ernest avec Bill pour les ramener, et je me mis à chercher d'un autre côté un endroit favorable pour prendre un bain, que les fatigues de la marche et de nos travaux avaient rendu nécessaire. En suivant les bords de la baie du Salut, je vis qu'elle se terminait par des rochers qui, en s'élevant de la mer, pouvaient nous servir de salle de bain. J'appelai Ernest, je criai plusieurs fois, mais il ne répondit point. Inquiet de son silence, je sortis du bain pour en découvrir la cause. J'appelai encore, je courus dans la plaine, et ce ne fut qu'après quelques instants de la plus vive inquiétude que j'aperçus mon petit garçon couché devant la tente. Je craignis d'abord qu'il ne fût blessé; mais je reconnus bientôt, en m'approchant de lui, qu'il n'était qu'endormi, tandis que l'âne et la vache broutaient paisiblement près de lui; et je vis que, pour se débarrasser de la surveillance que réclamaient ces animaux, il avait enlevé trois ou quatre planches du pont, qu'il leur était de cette manière impossible de franchir.
Je le réveillai un peu brusquement: «Allons, debout, maître paresseux! Ne rougirais-tu pas si je disais à ta mère et à tes frères qu'au lieu de m'aider tu t'es étendu à l'ombre comme un fainéant? Lève-toi, et va promptement remplir ce sac de sel, que tu verseras dans la sacoche de l'âne; pendant ce temps je vais prendre un bain, et, lorsque ta tâche sera finie, tu y viendras à ton tour.»
Je trouvai le bain délicieux; mais j'y restai peu, afin de ne pas faire trop attendre mon petit Ernest. Je me dirigeai vers la place au sel, et je fus fort étonné de ne point l'y rencontrer. «Allons, me dis-je, mon paresseux sera encore allé s'endormir dans quelque autre endroit.» Mais soudain j'entendis sa voix dans une direction opposée. «Papa! papa! cria-t-il, un poisson monstrueux! Accourez; il m'entraîne, il ronge la ficelle!»