MOI. «Eh bien! mon fils, n'es-tu pas fâché que je t'aie éveillé si tôt, et n'aimerais-tu pas mieux être resté à Falken-Horst, pour tuer des grives et des ortolans?

ERNEST. Non, mon père, j'aime mieux être avec vous. Aussi bien mes chasseurs m'en laisseront-ils encore, et je suis sûr que leur premier coup en fera fuir plus qu'ils n'en abattront dans toute leur chasse.

MOI. Et pourquoi cela, mon ami?

ERNEST. C'est qu'ils oublieront certainement d'ôter les balles qui sont dans les fusils pour les remplacer par du petit plomb; et puis ils tirent d'en bas, sans songer que la distance du pied de l'arbre aux branches est hors de la portée du fusil.

MOI. Tes observations sont justes; mais il eut été mieux de prévenir tes frères que de te réserver le plaisir de te moquer d'eux après leur désappointement. En général, ajoutai-je, mon cher Ernest, je loue et j'estime ton habitude de réfléchir avant d'agir; mais il faut prendre garde que cette habitude, excellente en elle-même, ne dégénère en défaut. Il est des circonstances où il faut savoir prendre une résolution instantanée. La prudence est une qualité, mais la lenteur et l'irrésolution peuvent quelquefois devenir pernicieuses. Que ferais-tu, par exemple, si un ours venait soudain se jeter sur nous? Fuir? les ours ont de bonnes jambes: tirer? tu risquerais de voir ton fusil rater; il faudrait se retrancher derrière ce pauvre âne, que nous sacrifierions, et alors nous trouverions le temps de fuir, ou de tirer à coup sûr.»

Nous arrivâmes cependant au rivage sans avoir rencontré d'ours qui nous mît dans la nécessité d'employer mon plan. Je me hâtai de fixer notre bois sur la branche d'arbre, toute couverte encore de petites branches et qui faisait l'office de traîneau. Nous y ajoutâmes une petite caisse échouée sur le sable, et nous reprîmes le chemin du logis, aidant l'âne, avec deux longues perches qui nous servaient de levier, à traîner sa cargaison dans les mauvais pas. En arrivant près de Falken-Horst, nous jugeâmes, aux coups que nous entendions, que la chasse aux grives était commencée; nous ne nous étions pas trompés. Les chasseurs s'élancèrent au-devant de nous dès qu'ils nous aperçurent. La caisse fut ouverte; mais elle ne nous fut pas fort utile, car elle me parut avoir appartenu à un simple matelot, et elle ne contenait que des vêtements et du linge à moitié gâtés par l'eau de mer.

Je me rendis alors auprès de ma femme, qui me gronda doucement de l'inquiétude où je l'avais laissée; mais la vue de mon beau bois et la perspective d'une claie pour transporter notre tonne de beurre l'apaisèrent bientôt. Je demandai à mes enfants combien ils avaient tué d'oiseaux, et j'en trouvai quatre douzaines. Je remarquai que ce produit n'était nullement en rapport avec la consommation qu'ils avaient faite de poudre et de plomb. Je les grondai donc de leur prodigalité, je leur rappelai que la poudre était notre plus précieux trésor, qu'elle était notre sûreté, et serait peut-être un jour notre seul moyen d'existence; je conclus à ce qu'on apportât à l'avenir un peu plus d'économie à la dépenser. Je défendis dorénavant le tir aux grives et aux ortolans, et je décidai qu'on y suppléerait par des lacets, que j'appris à mes enfants à fabriquer. Jack et Franz goûtèrent à merveille la nouvelle invention, et leur mère les aida dans ce travail, tandis que je pris Fritz et Ernest pour perfectionner avec moi la claie.

Pendant que nous étions tous ainsi occupés, il s'éleva dans notre basse-cour une grande agitation. Le coq poussait des cris aigus, et les poules fuyaient de tous côtés. Nous y courûmes aussitôt; mais nous ne rencontrâmes, au milieu des volatiles effarouchés, que notre singe. Ernest, qui le regardait du coin de l'œil, le vit se glisser sous une grosse racine de figuier; il l'y suivit aussitôt, et trouva là un œuf tout frais pondu, que le voleur se disposait sans doute à avaler. En le pourchassant dans un autre endroit, on découvrit encore quatre autres œufs.

«Ceci m'explique, nous dit ma femme, comment il se fait que nos poules, dans la journée, chantent souvent comme si elles allaient pondre, sans que je puisse jamais rencontrer d'œufs.»

Nous résolûmes alors que le petit coquin serait privé de sa liberté toutes les fois que nous croirions les poules prêtes à pondre.