Leur mère elle-même partageait un peu leur prévention, et, tout en préparant le sac que je lui avais demandé, elle surveillait la cuisson des pommes de terre, sur lesquelles elle comptait beaucoup plus que sur le résultat de nos efforts. Toutes les plaisanteries me trouvaient insensible. «Allons, Messieurs, leur dis-je, riez à votre aise, égayez-vous, et cependant vous allez voir un pain qui fait la principale nourriture de plusieurs peuples de l'Amérique, et que les Européens qui le connaissent préfèrent même à celui de froment: si je ne me suis pas trompé sur l'espèce de manioc, vous me remercierez, j'espère.
—Il y a donc plusieurs espèces de manioc, dit Ernest.
—Il y en a trois: deux sont vénéneuses ou malsaines lorsqu'on les mange crues; la troisième peut se manger sans faire de mal; mais on lui préfère les deux autres, parce qu'elles sont plus productives et qu'elles ont l'avantage de mûrir plus vite.
—Comment! on laisse ainsi ce qui est bon et sain! dit Jack; mais c'est de la folie. Pour mon compte, je vous remercie de votre pain empoisonné.»
Et il jeta de côté, avec son petit air mutin, la râpe et la racine qu'il tenait à la main.
«Sois tranquille, lui dis-je; je ferai en sorte de ne pas t'empoisonner, et il suffira pour cela de bien presser notre farine avant de nous en servir.
—Pourquoi la presser?
—Parce que tout le principe malfaisant réside dans le suc de la plante, et que, quand nous l'aurons extrait par la pression, il ne nous restera qu'une nourriture saine et sans danger. Au surplus, nous aurons soin, avant d'y toucher, d'en faire l'épreuve sur le singe et les poules.
—C'est-à-dire que mon pauvre singe paiera pour tous. Je ne veux pas qu'on l'empoisonne, reprit encore Jack.
—Ne crains rien; comme tous les animaux, ton singe est doué d'un instinct que l'homme n'a pas, et il est présumable que, si le gâteau de manioc que nous lui présenterons renferme quelques parties malfaisantes, il se gardera d'y toucher.»