Jack, rassuré, se mit à la besogne comme ses frères, et je vis avec plaisir le monceau de farine s'élever.

Le sac de ma femme était enfin cousu; j'y plaçai ce que mes fils avaient râpé. Il fallut alors songer à un pressoir, qui était de toute nécessité.

Je pris une forte et longue branche d'arbre, puis j'établis deux ou trois planches au-dessous d'une des racines du figuier; je plaçai sur ces planches le sac rempli de farine, je le couvris d'une nouvelle planche, et j'étendis au-dessus ma grosse branche, dont une extrémité passait dans la racine de l'arbre, tandis qu'à l'autre bout je suspendis tout ce que je pus trouver d'objets pesants: des pierres, du plomb, des barres de fer qui la firent incliner vers la terre. Cette mécanique produisit l'effet que j'attendais, et nous ne tardâmes pas à voir le jus sortir à flots. Mes fils étaient émerveillés de la simplicité et en même temps des résultats de mon expédient.

«Je croyais, me dit Ernest, que le levier n'avait d'autre propriété que celle de soulever les fardeaux ou de déplacer les masses.»

Je lui démontrai que la pression est une conséquence naturelle de la première propriété; car, si la racine eût été moins forte, le levier l'aurait soulevée ou arrachée, et c'est la résistance qui produit la pression.

«Les sauvages, continuai-je, qui ne connaissent pas encore les propriétés de cette puissante mais simple machine, pour extraire du manioc les sucs malfaisants qu'il contient, l'enferment dans des paniers d'écorce faits exprès. Ces paniers sont beaucoup plus longs que larges; mais, à force de les remplir, l'écorce se distend, et ils deviennent aussi larges qu'ils étaient longs. On les pend alors à des branches d'arbre, en attachant au bas de grosses pierres, dont le poids leur fait insensiblement reprendre leur première forme. Le procédé n'est pas expéditif; mais il est certain.»

Ma femme voulut savoir si le jus n'était propre à aucun usage.

«Si, lui répondis-je; les sauvages en font un mets qu'ils estiment, et dont la préparation consiste simplement à y mêler du poivre et quelquefois du frai d'écrevisse. Les Européens ne le mangent pas; ils le laissent déposer dans des vases, et en retirent un amidon très-fin.»

Ma femme me demanda aussi si cette farine se gardait ou s'il ne nous faudrait pas forcément employer en une seule fois tout ce que nous avions râpé de manioc, en me faisant remarquer que la journée entière suffirait à peine à la préparation et à la confection de notre pain. Je la rassurai en lui disant que la farine de manioc pouvait se conserver des années, pourvu qu'elle fût bien séchée; mais je la prévins en même temps que le bouillon devait la réduire considérablement.

Cependant le jus avait cessé de couler; et tout le monde désirait voir le succès de ma paneterie.