Ces divers travaux nous occupèrent six semaines environ, sans pourtant nous empêcher de célébrer le dimanche par les exercices accoutumés; et j'admirai comment mes fils, fatigués par six jours de travail assidu, trouvaient encore assez de forces le dimanche pour se livrer à tous les jeux gymnastiques, grimper aux arbres, courir, s'exercer à nager ou à lancer le lazo: tant il est vrai que le changement d'occupation repose autant que l'inaction!

Une seule chose nous inquiétait, c'était l'état de délabrement de nos habits. Les costumes d'officiers et de matelots que nous avions trouvés sur le navire étaient usés; et je voyais avec crainte le moment où nous serions forcés de renoncer aux habillements européens. D'un autre côté, ma superbe voiture commençait à se fatiguer considérablement; l'essieu ne tournait plus que difficilement, et encore était-ce avec un bruit capable de déchirer l'oreille la moins délicate. De temps en temps j'y mettais bien quelque peu de beurre; mais ce secours était insuffisant, et ma femme aurait voulu voir son beurre mieux employé. Je me rappelai que le vaisseau, qui contenait encore plusieurs objets, pourrait bien renfermer quelques tonnes de graisse et de goudron. Le désir de savoir dans quel état il se trouvait depuis que nous l'avions visité, joint à nos besoins urgents, me détermina à mettre la pinasse en mer et à tenter un voyage que j'annonçai à ma femme comme devant être le dernier. Nous profitâmes du premier jour de calme pour mettre ce projet à exécution.

La carcasse du navire était à peu près dans l'état où nous l'avions laissée; prise comme elle l'était entre les rochers, la mer et le vent ne lui avaient enlevé que quelques planches. Nous parcourûmes les chambres, nous fîmes main basse sur tous les objets qu'elles renfermaient, puis nous descendîmes dans la cale; nous y trouvâmes, comme je l'avais pensé, plusieurs tonnes de graisse, de goudron, de poudre, de plomb, ainsi que des canons de gros calibre, des chaudières d'une grande capacité, qui devaient servir à une raffinerie de sucre. Les moins pesants de ces objets furent embarqués, les autres furent attachés à des tonnes vides bien bouchées, et je projetai alors, pour en finir et nous rendre maîtres des débris du navire, de faire sauter la carcasse, dont les flots devaient nous apporter toutes les planches au rivage. Quoique les préparatifs de cette entreprise fussent extrêmement simples, ils durèrent quatre jours. Je me contentai de placer dans la quille du bâtiment un baril de poudre, auquel j'attachai une mèche qui devait brûler plusieurs heures, et nous nous éloignâmes précipitamment pour regagner la côte.

Quand nous fûmes arrivés, je proposai à ma femme de porter le souper sur le promontoire, d'où l'on pouvait apercevoir le vaisseau; elle y consentit volontiers. Nous nous mîmes gaiement à table, attendant avec anxiété le moment de l'explosion; mais l'obscurité, qui dans ces contrées, comme je l'ai déjà dit, succède immédiatement au jour, commençait à peine à envelopper la terre, que nous vîmes s'élever tout à coup au-dessus des flots une immense colonne de feu; puis une explosion retentit, et tout rentra dans le calme. C'étaient les derniers débris du navire qui se séparaient; avec eux disparaissaient les derniers liens qui nous attachassent à l'Europe. Cette idée pleine de tristesse se communiqua spontanément à chacun de nous; aussi, à la place des cris de joie sur lesquels j'avais compté, l'explosion du navire ne fut reçue que par des pleurs, auxquels je ne pus moi-même résister. Nous retournâmes à Zelt-Heim en proie aux plus tristes pensées.

Le repos de la nuit changea le cours des pénibles impressions de la veille. Nous nous levâmes avec le jour, et nous nous hâtâmes d'aller à la côte. Des planches et des poutres flottaient ça et là; il nous fut facile de les réunir sur le rivage. Les chaudières de cuivre surnageaient, ainsi que deux ou trois canons. Nous amenâmes à terre, à l'aide de l'âne, tout ce qu'il nous fut possible, et les chaudières nous servirent à assurer notre magasin de poudre, en les renversant par-dessus les tonnes qui la contenaient. Nous choisîmes une place, à l'abri des rochers, pour en faire notre arsenal; de telle sorte qu'une explosion ne nous présentait plus aucun danger. Nous creusâmes tout autour un petit fossé pour garantir la poudre de l'humidité, et nous remplîmes avec du goudron et de la mousse l'intervalle qui restait entre les tonnes et la terre sur laquelle elles étaient appuyées. Les canons furent couverts, tant bien que mal, avec des planches; ma femme surtout insistait pour nous faire prendre des précautions, car elle avait une grande frayeur des résultats que pouvait avoir une explosion.

Tandis que nous étions occupés à ces travaux importants, je découvris que deux canes et une de nos oies avaient couvé sous un buisson, et conduisaient déjà à l'eau une petite famille de poussins. Canetons et oisons furent salués avec une grande satisfaction: nous les apprivoisâmes bientôt en leur jetant quelques morceaux de pain de manioc.

Les dernières dispositions à faire pour la sécurité de Zelt-Heim et des provisions que nous y avions déposées, nous y retinrent encore une journée; mais chacun désirait le départ pour retrouver le bien-être qui nous attendait chez nous. Aussi je m'empressai de donner le signal, et la joyeuse caravane partit pour Falken-Horst.


[CHAPITRE XX]

[Voyage dans l'intérieur.—Le vin de palmier.—Fuite de l'âne.—Les buffles.]