Le perroquet de Fritz, auquel Jack et Franz adressaient déjà la parole, fut salué par tout le monde du nom classique de Jacquot, et reçut une quantité de glands doux dont il se régala.
Je racontai alors à mon tour la découverte du caoutchouc, qui devait nous donner des bottes imperméables, et des baies à cire, avec lesquelles je promis de faire des bougies. Ma femme reçut avec une attention spéciale celles que nous rapportions.
Après le repas et à la nuit tombante, nous remontâmes sur notre arbre, tirant l'échelle après nous, et nous nous livrâmes à un sommeil qui nous était nécessaire.
[CHAPITRE XIX]
[Les bougies.—Le beurre.—Embellissement de Zelt-Heim. Dernier voyage au vaisseau.—L'arsenal.]
Nous étions à peine debout, que ma femme et mes fils s'empressèrent autour de moi, et qu'il me fallut m'occuper de la fabrication des bougies, métier pour moi bien nouveau. Je cherchai dans ma mémoire tout ce que j'avais appris sur l'art du cirier, et je me mis à l'ouvrage. J'aurais voulu pouvoir mêler à mes baies du suif ou de la graisse pour donner à mes bougies plus de blancheur et les faire brûler plus facilement; mais il fallut en prendre notre parti. Ma femme préparait des mèches avec du fil à voile, tandis que je m'occupais à faire fondre la cire. J'avais placé sur le feu un vase rempli d'eau, j'y jetai les baies, et je vis bientôt nager à la surface une matière huileuse de couleur verte; je l'enlevai avec soin; je la plaçai dans un vase, à proximité du feu pour l'empêcher de prendre consistance. Lorsque je crus en avoir obtenu une quantité suffisante, je commençai à tremper dans la cire tenue à l'état liquide les mèches en fil, puis je les suspendis à des branches d'arbre pour les faire sécher, et je recommençai jusqu'à ce que mes bougies fussent de bonne grosseur. Je les plaçai dans un endroit frais pour les faire durcir, et le soir même nous pûmes en faire l'essai. Ma femme était heureuse; et, bien que la lueur n'en fût pas d'une pureté irréprochable, ces bougies allaient ainsi nous permettre de prolonger nos soirées, et nous empêcher de nous coucher en même temps que le soleil, comme nous l'avions fait jusqu'alors. Le succès qui couronna cette entreprise nous encouragea à en tenter une seconde. Ma femme regrettait beaucoup de voir se perdre chaque jour la crème qu'elle levait du lait de notre vache; elle désirait pouvoir en faire du beurre; mais il lui manquait pour cela l'instrument nécessaire, la baratte. Mon inexpérience ne me permettant pas d'en fabriquer une, j'y suppléai en mettant en usage un procédé que j'avais vu employer par les Hottentots. Seulement, au lieu de la peau de bouc dont ils se servent, je coupai une courge en deux parties égales, que je refermai hermétiquement. Je l'emplis aux trois quarts de lait; puis, ayant attaché à quatre pieux disposés exprès un long morceau de toile, sur lequel je plaçai la courge, j'ordonnai à mes fils de l'agiter dans tous les sens. La singularité de cette opération, peu pénible en elle-même, leur servit de jouet. Au bout d'une heure, la courge, longtemps ballottée comme un enfant au berceau, nous fournit d'excellent beurre. La cuisinière le reçut avec satisfaction, et mes petits gourmands n'en furent pas moins charmés. Mais ces travaux n'étaient rien; il en est un qui me donna plus de peine, et que je fus plus d'une fois sur le point d'abandonner. Il s'agissait de la construction d'une voiture plus commode que notre claie pour transporter nos provisions et nos fardeaux. Je gâtai une quantité prodigieuse de bois, et je ne parvins à faire qu'une machine lourde et informe de quatre à cinq pieds à laquelle j'adaptai deux roues de canon enlevées au navire, et dont les bords furent façonnés en bambous croisés. Quelque grossière que fût cette voiture, elle nous fut d'une grande utilité.
Pendant que je m'occupais ainsi à ce pénible travail, ma femme et mes fils ne restaient pas les bras croisés; ils exécutaient divers embellissements, dans lesquels un mot suffisait pour les guider, tant ils y mettaient de zèle et d'intelligence; ils transplantèrent la plupart de nos arbres d'Europe dans les lieux où je supposais qu'ils devaient le mieux réussir. La vigne fut placée contre notre grand arbre, dont le feuillage nous parut propre à la défendre contre les rayons du soleil. Les châtaigniers, les noyers, les cerisiers furent rangés sur deux belles allées, dans la direction du pont de Falken-Horst. Cette promenade ombragée était ménagée pour nos voyages à Zelt-Heim. Nous arrachâmes toute l'herbe, et au milieu nous établîmes une chaussée bombée, afin qu'elle fut toujours sûre et propre. Les brouettes étant insuffisantes pour y transporter le sable nécessaire, je construisis un petit tombereau, que l'âne traînait.
Comme la nature avait entièrement déshérité Zelt-Heim, nos efforts d'embellissements se portèrent principalement sur ce point. Nous y transférâmes notre résidence pour les exécuter à loisir. Nous y plantâmes en quinconce tous ceux de nos arbustes qui ne redoutaient pas l'ardente chaleur, tels que les limoniers, les citronniers, les pistachiers et les orangers cédrats, qui atteignent une hauteur extraordinaire et portent des fruits plus gros que la tête d'un enfant. L'amandier, le mûrier, l'oranger sauvage et le figuier d'Inde y trouvèrent aussi leur place. L'aspect du site fut ainsi changé; à une plage brûlante nous fîmes succéder un frais bosquet; nous abritâmes les sables du rivage d'ombres hautes et épaisses, qui devaient favoriser la crue des herbes et offrir de la nourriture à nos bestiaux, si nous étions forcés de nous retirer en cas d'invasion étrangère.
Après avoir planté le long du ruisseau des cèdres pour attacher notre barque et nous donner aussi de l'ombre, il nous vint dans l'idée d'entourer notre demeure de fortifications, de haies vives et fortes, en un mot, de la mettre en état de soutenir le siège contre une armée de sauvages, s'il en était besoin. Notre artillerie devait naturellement prendre place dans ces projets belliqueux. Aussi nous construisîmes une plate-forme, sur laquelle furent hissés les deux canons de la pinasse.