Je lui racontai les travaux merveilleux accomplis par la fourmi céphalote. Je lui fis la description de ces belles et grandes fourmilières qu'on rencontre dans plusieurs endroits de l'Amérique, hautes et larges de six pieds, et dont les remparts sont maçonnés avec autant d'art et de solidité que s'ils eussent été construits par la main des hommes. Puis je lui parlai d'un animal moins étonnant, mais non moins intéressant, la marmotte, dont le souvenir nous rappelait notre chère patrie.

Cette leçon d'histoire naturelle avait fait disparaître la longueur du chemin, et nous étions arrivés à un bois d'arbres qui nous étaient encore inconnus: ils ressemblaient au figuier sauvage; leur fruit était âpre; ils avaient de quarante à soixante pieds d'élévation, et leur écorce était crevassée et couverte d'aspérités. Ils portaient en outre çà et là de petites boules de gomme qui s'étaient durcies à l'air. Fritz, qui s'était plusieurs fois servi, pour vernisser, de la gomme qui tombe des arbres d'Europe, prit celle-ci, et voulut la ramollir dans ses mains; mais l'action de la chaleur ne fit que l'étendre, et elle reprenait sur-le-champ sa première forme par un mouvement élastique. Surpris de la découverte, il vint à moi en s'écriant: «J'ai trouvé la gomme élastique!

—Serait-il possible! lui dis-je avec empressement: heureux si tu dis vrai!»

Je m'en assurai, et je vis qu'en effet nous étions près de l'arbre à caoutchouc. Fritz ne se rendait pas compte de la joie qui m'animait.

«La gomme élastique nous sera tout à fait inutile, dit-il; nous n'avons rien à dessiner, et par conséquent pas de crayon à effacer.

—Un moment, lui dis-je, et écoute-moi: la gomme élastique est non-seulement utile au dessinateur, mais elle peut servir à faire un tissu imperméable, et nous pourrons en fabriquer des chaussures pour la saison des pluies.» Cette idée plut extrêmement à mon fils, et je fus obligé de lui indiquer comment je pensais arriver à ce résultat et la manière d'employer le caoutchouc.

«Le caoutchouc, lui dis-je, est cette gomme qui se dégage de l'arbre que tu vois; elle en tombe goutte à goutte, et on la recueille dans des vases où l'on a bien soin de ne pas la laisser se solidifier. On la prend à l'état liquide, et l'on en couvre de petites bouteilles de terre que l'on présente ensuite à la fumée d'un feu de bois humide qui sèche l'enduit. C'est de là que le caoutchouc prend la teinte noire avec laquelle il parvient en Europe. Quant à la forme, elle est telle qu'on la donne aux moules. On applique sur ces moules plusieurs couches successives de gomme, et quand elles sont suffisamment séchées, on brise la bouteille, dont les morceaux sortent par l'ouverture supérieure. C'est ce procédé que je compte appliquer à la confection de nos chaussures. Nous remplirons de sable un de nos bas, et nous étendrons dessus les couches de caoutchouc nécessaires pour donner une botte épaisse et solide.»

Nous avançâmes encore quelque temps, et nous ne découvrîmes qu'un nouveau bois de cocotiers: c'était celui qui se prolongeait jusqu'au bord de la mer, près du promontoire de l'Espoir-Trompé. De petits singes qui s'y ébattaient nous fournirent des noix dont nous nous régalâmes; mais en considérant les arbres qui s'élevaient autour de nous, j'en remarquai quelques-uns d'une plus petite espèce qui me parurent être des sagoutiers. Parmi nos découvertes, celle-ci était une des plus précieuses. Je me hâtai donc de m'assurer de la réalité en frappant de ma hache un de ces arbres étendu par terre, et je trouvai une moelle d'un goût agréable, qui était, en effet, celui du sagou que j'avais mangé en Europe. Ce qui me confirma encore dans mon opinion, ce furent les grosses larves dont j'avais lu la description dans les relations de voyages, et dont les Indiens sont très friands. J'en embrochai plusieurs dans une baguette, et les fis rôtir à la flamme d'un feu que j'allumai. L'odeur qu'elles répandaient était délicieuse. Je les goûtai en me servant d'une pomme de terre en guise de pain, et Fritz, qui d'abord, à l'inspection, avait protesté que jamais de sa vie il ne toucherait à un pareil mets, se décida enfin à partager ma cuisine, et la trouva si bonne, qu'il recueillit toutes les larves qu'il put trouver pour les faire griller à son tour.

Après ce repas délicat, nous nous levâmes, et nous continuâmes encore quelque temps notre excursion sans rien rencontrer de nouveau. La terre offrait partout cette même végétation si riche et si puissante. Mais des champs de bambous nous offrirent un obstacle insurmontable. Nous nous dirigeâmes donc à gauche le long du rivage, à travers la plantation des cannes à sucre, et, comme il était tard, nous nous hâtâmes de reprendre la route de Falken-Horst. Nous prîmes par le chemin le plus court pour regagner le bois des Calebassiers, où nous retrouvâmes la claie; l'âne fut attelé, et nous retournâmes vers les nôtres, qui nous attendaient avec une inquiétude motivée par notre longue absence.

Ma femme témoigna beaucoup de joie à la vue du sagou; puis elle s'approcha pour écouter Fritz, qui racontait avec feu les découvertes du jour, le coq gelinotte et le nid habité par une colonie d'oiseaux.