Arrivés au bois de chênes, nous y trouvâmes notre truie qui se régalait de glands, et, après lui en avoir enlevé quelques poignées, nous continuâmes notre route. Nous remarquâmes dans les branches des compagnies d'oiseaux que nous ne connaissions pas encore. Fritz tira deux ou trois coups de fusil, et je reconnus parmi ceux qu'il avait abattus le grand geai bleu de la Virginie et des perroquets de deux espèces. Il y avait entre autre un ara rouge magnifique et une perruche verte et rouge. Mais, pendant que nous étions occupés à les considérer, un bruit soudain, semblable à celui d'un tambour mouillé, vint frapper notre oreille.

La première pensée qui se présenta à nous fut qu'il y avait dans le voisinage une horde de sauvages dont nous entendions la musique guerrière. Cependant nous nous glissâmes vers l'endroit d'où le bruit partait, et nous écartâmes les branches d'arbres qui nous obstruaient la vue. Nous découvrîmes alors, au lieu de sauvages que nous redoutions, un coq de bruyère perché sur un tronc d'arbre pourri, et occupé à donner le spectacle à une vingtaine de gelinottes réunies autour de lui et en admiration devant les gentillesses de toutes sortes auxquelles il se livrait pour captiver leur attention. C'était un spectacle étrange dont j'avais déjà lu la description, et que je n'avais jamais pu croire. Cris modulés, battements d'ailes, roulements de tête, le singulier acteur de cette scène n'épargnait rien pour plaire. Tantôt il agitait les plumes de son cou avec une telle violence, qu'on aurait dit un nuage qui l'entourait; d'autres fois il se tenait majestueusement immobile et poussait un cri perçant, puis il recommençait aussitôt sa pantomime. Le nombre des poules qui étaient assemblées autour de lui s'augmentait à chaque instant, quand Fritz, ajustant l'acteur et le tuant, mit fin à ses ébats. Les gelinottes prirent la fuite. Je grondai mon fils de cette ardeur inconsidérée, et, comme son action m'avait causé une impression désagréable, je ne pus m'empêcher de lui dire avec vivacité: «À quoi bon cette rage de détruire sans cesse? La mort, et toujours la mort! Est-ce donc un bonheur pour toi de ne laisser d'autres marques de ton passage que la dévastation? Crois-tu qu'il y eût eu moins de plaisir pour nous à jouir de ce spectacle nouveau qu'à trouver l'acteur gisant devant nous?»

Fritz parut honteux de son action; mais comme le mal était irrémédiable, je crus qu'il était convenable d'en tirer le meilleur parti possible, et j'envoyai le chasseur ramasser son gibier.

«C'est un superbe animal, dit-il en le rapportant, et je regrette beaucoup de l'avoir tué; il eût été fort utile dans notre basse-cour.

—C'est vrai, lui répondis-je, mais nous pouvons encore remédier à cette perte. Quand une de nos poules sera sur le point de couver, nous amènerons ici notre singe; son instinct le guidera sans doute vers quelque nid de gelinottes. Nous prendrons les œufs et les confierons à nos poules; nous pourrons ainsi introduire dans notre basse-cour une nouvelle espèce de volatiles.»

Nous déposâmes ensuite le coq sur le dos de l'âne; et, continuant notre route, nous arrivâmes en peu de temps au bosquet des goyaviers, dont les petites pommes nous rafraîchirent comme la veille.

Nous arrivâmes ensuite aux calebassiers; nous trouvâmes en bon état les divers objets que nous y avions laissés la veille. Comme il nous restait encore beaucoup de temps, je résolus de pousser une excursion au delà des rochers, et d'entrer dans la partie du pays que nous n'avions pas encore visitée.

Après avoir suivi pendant quelque temps les rochers, nous arrivâmes à une plaine couverte de plantes peu élevées. Nous ne nous y avancions qu'avec précaution, jetant nos regards à droite et à gauche pour ne rien laisser échapper, et nous mettre en mesure d'éviter le danger s'il s'en présentait. Turc marchait le premier; le baudet venait après lui. Nous rencontrâmes de distance en distance de petits ruisseaux, des champs de pommes de terre ou de manioc, et de temps en temps des troupes d'agoutis, qui jouaient tranquillement et ne paraissaient pas du tout effrayés de notre approche. Fritz aurait volontiers lâché des coups de fusil; mais ils étaient trop éloignés pour qu'il pût espérer les atteindre, et cette circonstance seule le retint.

Au bout de quelques instants de marche, nous pénétrâmes dans un fourré de buissons qui nous étaient inconnus, et parmi lesquels nous découvrîmes le myrica cerifera, arbre dont les baies produisent la cire. J'engageai Fritz à en cueillir le plus qu'il lui serait possible; car je savais que cette découverte ferait plaisir à ma femme.

Un peu plus loin, nous vîmes une espèce d'oiseaux qui paraissaient vivre en société dans un nid immense où habitait la tribu tout entière, et sous lequel chacun trouvait un abri. Il était placé au milieu de l'arbre, à la naissance des branches et des rameaux, et ressemblait extérieurement à une grosse éponge, à cause des ouvertures nombreuses qui se montraient sur toutes les parois et qui conduisaient à chaque nid particulier. Mêlés aux habitants du nid, une foule de petits perroquets volaient çà et là en poussant des cris aigus et en disputant aux propriétaires l'entrée de leur nid. Curieux d'examiner de près cette intéressante tribu, Fritz grimpa sur l'arbre; et, après plusieurs tentatives, il fut assez adroit pour dénicher un de ces petits oiseaux, qu'il put mettre vivant dans la poche de sa veste, malgré les cris, les battements d'ailes et les coups de bec de ses frères. Fritz était heureux de sa capture: elle ramena son attention sur le phénomène singulier de ces animaux vivant en société, phénomène sur lequel notre conversation roula pendant assez longtemps. Je lui rappelai les prodiges accomplis par les castors, qui construisent des digues capables de résister à des courants violents, et font même déborder des rivières pour établir leurs demeures dans les étangs formés par l'inondation.