Fritz sauta sur son fusil, et nous nous élançâmes tous deux vers l'endroit qu'Ernest nous indiquait.
Nos chiens avaient pris les devants, et des grognements horribles nous indiquèrent bientôt l'endroit où se débattait avec nos vaillants combattants, au lieu d'un sanglier, notre truie, que son humeur capricieuse nous avait contraints de laisser courir à sa guise. Cette découverte fut le sujet d'interminables plaisanteries, comme toutes celles du même genre. Tout en parlant, nous aperçûmes notre cochon dévorant de petites pommes colorées qui jonchaient la terre. Craignant cependant quelque danger, j'empêchai mes fils d'en manger, et nous nous mîmes en route pour chercher de l'eau, chacun de notre côté. Jack partit en avant; mais à peine eut-il franchi quelques buissons que nous le vîmes à son tour revenir plein d'effroi, en nous assurant qu'il avait vu un crocodile endormi sur un rocher. Tout on marchant vers le lieu qu'il nous avait désigné, je lui appris qu'il était peu probable qu'il y eût des crocodiles dans un lieu aussi aride; en effet, je reconnus et lui désignai, dans l'animal que nous trouvions endormi, l'énorme lézard vert que les naturalistes nomment iguane.
Je les rassurai sur le naturel de cet animal, qui n'est nullement dangereux, et je leur dis qu'on regardait, en Amérique, sa chair comme une grande friandise. Fritz allait lui tirer un coup de fusil; je l'arrêtai en lui faisant observer que la balle s'amortirait contre les écailles et rendrait son coup inutile, et que l'animal irrité deviendrait peut-être à craindre.
«Laissez-moi faire, dis-je ensuite; je veux essayer un moyen bien simple et assez singulier de se rendre maître de cet animal.» Je demandai en même temps une baguette légère et une ficelle, au bout de laquelle je fis un nœud coulant. Je me mis ensuite à siffler; puis profitant de l'espèce d'engourdissement que cette mélodie occasionnait à l'animal, je lui jetai par précaution le nœud coulant autour du cou. Voyant qu'il ne donnait aucun signe de colère, je plongeai dans une de ses narines entrouvertes la baguette dont j'étais armé: le sang coula en abondance, et l'animal mourut à l'instant sans avoir souffert aucune douleur.
Mes fils, étonnés, s'approchèrent alors; je leur appris que j'avais lu dans les voyages ce singulier moyen de tuer l'iguane; mais je ne croyais pas, ajoutai-je, qu'il m'eût aussi bien réussi. Il s'agissait maintenant d'emporter l'animal; je le pris sur mon dos, et mes fils supportèrent la queue; ainsi disposés, nous regagnâmes l'endroit où nous avions laissé la claie. Ma femme et Franz, inquiétés par notre absence prolongée, nous cherchaient de tous côtés. Le récit de notre chasse les intéressa beaucoup; mais, comme nous n'avions pas trouvé d'eau, nous goûtâmes, pour nous désaltérer, les petites pommes que j'avais ramassées, et dans lesquelles je crus reconnaître les fruits du goyavier; puis nous reprîmes le chemin de Falken-Horst, laissant la claie au milieu du campement. Seulement l'âne fut chargé du lézard et de notre vaisselle de courge. Nous sortîmes du bois des Calebassiers; en passant à l'extrémité, nous renouvelâmes notre provision de voyage; puis nous atteignîmes un bois de chênes magnifiques, entrecoupé de quelques beaux figuiers de la même espèce que ceux de Falken-Horst. La terre était jonchée de glands; un de mes enfants s'étant avisé d'en manger un, et l'ayant trouvé excellent, nous suivîmes son exemple, et nous en récoltâmes une bonne quantité. Nous arrivâmes bientôt au logis; pendant que j'éventrais et préparais l'iguane, mes enfants déchargèrent l'âne et placèrent l'outarde à côté du flamant, dans un poulailler. L'iguane fût trouvé délicieux; mais le crabe de Jack fut jeté aux chiens. Nous soupâmes à la hâte, et nous courûmes chercher le repos dans notre château aérien.
[CHAPITRE XVIII]
[Nouvelle excursion.—Le coq de bruyère.—L'arbre à cire.—La colonie d'oiseaux.—Le caoutchouc.—Le sagoutier.]
On comprend que le lendemain mon premier soin fut d'aller chercher notre claie; mais, comme je voulais faire une excursion au delà des rochers, et que j'étais, curieux de savoir jusqu'où s'étendaient les limites de notre empire, je résolus de n'emmener que Fritz avec moi.
Je laissai donc mes trois cadets près de leur mère, sous la garde de Bill, qui était pleine, et nous partîmes, Fritz et moi, accompagnés de notre baudet et de Turc, qui bondissait autour de nous.