En effet, c'était un bien hideux animal. Il descendait de l'arbre, disposé à jouir de sa récolte, quand Jack l'aperçut; l'étourdi, tout en se récriant sur la laideur du sorcier, courut à lui et voulut l'assommer d'un coup de crosse de fusil; mais il le manqua. L'animal, dans lequel j'avais reconnu le crabe de terre, peu effrayé de cette démonstration, marcha droit à son agresseur en étendant vers lui des pinces si larges et si formidables, qu'après avoir fait bonne mine quelques moments celui-ci se prit à fuir en criant. Cependant, comme ses frères se moquaient de lui, le dépit lui rendit le courage, et suppléant par la ruse à son manque de forces, il ôta sa veste et s'arrêta droit devant son ennemi; puis, quand celui-ci fut assez près, il l'en couvrit tout entier. Sachant qu'il n'y avait aucun danger pour lui, je le laissai lutter quelques instants; mais il fallait, pour paralyser les forces de l'ennemi, plus de vigueur que n'en avait mon pauvre Jack, et je voyais le moment où le vilain animal s'en serait allé tranquillement, emportant la veste de mon petit guerrier, lorsque je me décidai à lui appliquer un coup de hache qui le tua sur-le-champ.

La laideur de l'animal, la terreur et la bravoure successives de Jack nous occupèrent encore quelque temps; nous plaçâmes sur la claie le sorcier et ses noix de coco, et nous nous mîmes en marche. Peu après le bois s'épaissit; bientôt il nous fallut recourir à la hache pour ouvrir un passage à l'âne et à la claie qu'il traînait après lui. La chaleur était devenue extrême; nous marchions maintenant en silence et la tête baissée, car nos gosiers altérés et secs nous interdisaient la parole. Mais tout à coup Ernest, toujours observateur, nous appela auprès de lui, et nous montra une plante à l'extrémité de laquelle pendaient quelques gouttes d'une eau limpide et pure. Une première incision avait fait tomber assez d'eau pour que le petit égoïste se désaltérât; mais je m'aperçus qu'il en restait encore, et que le défaut d'air seul l'empêchait de couler; je fendis alors la plante dans toute son étendue, et tous, jusqu'à l'âne, nous pûmes nous désaltérer à notre tour.

«Bénissons Dieu, m'écriai-je alors avec l'accent de la reconnaissance; remercions-le d'avoir ainsi créé, au milieu du désert, des plantes bienfaisantes qui s'offrent au voyageur égaré comme des fontaines de salut.»

La joie nous revint avec nos forces; poussant un peu de côté, vers la rive, nous atteignîmes bientôt les calebassiers et la place où nous nous étions déjà arrêtés. Fritz, se rappelant parfaitement tout ce que je lui avais dit la première fois que nous avions passé devant ces arbres, répéta la leçon à ses frères, et leur enseigna les usages auxquels ils étaient propres, et l'utilité qu'en tiraient les sauvages de l'Amérique.

Pendant qu'il parlait, je m'étais un peu éloigné pour choisir les plus belles calebasses, et voir si nous n'avions pas quelque malice à redouter de la part des singes; je reconnus avec plaisir qu'ils étaient sans doute ailleurs, car je n'en aperçus aucune trace. En revenant, je trouvai Fritz et Jack ramassant du bois sec et des cailloux, tandis que ma femme s'occupait à soigner l'outarde, dont la blessure n'était pas dangereuse. Elle me représenta qu'il était bien cruel de laisser cette pauvre bête toujours chaperonnée, et, pour lui faire plaisir, je lui ôtai le mouchoir et l'attachai seulement avec une longue ficelle à un arbre. La pauvre bête resta fort tranquille, si ce n'est lorsque nos chiens l'approchaient; du reste elle ne s'effarouchait nullement de notre présence, ce qui me confirma dans l'idée que la côte était inhabitée, puisqu'elle paraissait n'avoir jamais vu d'hommes. Cependant Jack, aidé de Fritz, avait allumé un grand feu; et tous deux étaient si affairés, que je ne pus m'empêcher de leur dire:

«Ah! ah! Messieurs, pourquoi ce feu par une telle chaleur? quels sont vos projets, s'il vous plaît?

JACK. Mon papa, nous voulons faire cuire le sorcier dans une calebasse, à la mode des sauvages.

MOI. À merveille! et vous voulez faire rougir les cailloux que vous jetterez dans l'eau; mais, avant tous ces efforts, vous auriez dû vous assurer, ce me semble, des deux éléments essentiels de votre cuisine, des vases et de l'eau.»

Ma femme, qui m'entendit, me fit observer qu'elle avait besoin aussi de plusieurs ustensiles; aussitôt les enfants se mirent à l'ouvrage pour façonner des calebasses; beaucoup furent gâtées; mais ils parvinrent à fabriquer quelques-uns des ustensiles dont nous avions besoin.

Nous fîmes des assiettes plates, des nids pour nos pigeons, des ruches pour nos abeilles. Pendant que nous travaillions, Ernest, qui avait complètement manqué ses ustensiles de calebasses, s'était enfoncé dans l'épaisseur du bois pour y chercher quelque filet d'eau. Soudain nous le vîmes revenir en courant de toutes ses forces et en criant: «Un sanglier! un sanglier! Vite! vite!»