Ces instructions produisirent d'autant plus d'effet sur l'esprit attentif de mes enfants, qu'ils en avaient autour d'eux l'application immédiate. À midi notre travail fut terminé; nous revînmes à Falken-Horst avec un appétit prodigieux; notre bonne ménagère l'avait prévu, et nous trouvâmes un macaroni au fromage de Hollande, accompagné du chou du palmier, qui fut trouvé délicieux. Ernest, qui nous l'avait procuré, fut bien remercié.

Après le repas, nous allâmes rendre visite au buffle; il commençait à s'habituer à son nouveau genre de vie; le sel que nous lui donnions y contribuait beaucoup; au lieu de ruer comme les jours précédents à notre approche, il étendait vers nous sa langue raboteuse pour obtenir quelque parcelle de cette friandise. J'espérai alors qu'à l'aide de bons traitements j'obtiendrais de ce robuste animal des secours qui nous seraient bien utiles.

Après cette visite, ma femme me rappela un projet que j'avais formé depuis longtemps, mais dont l'exécution présentait de grandes difficultés: c'était de substituer un escalier solide à l'échelle de corde, qui l'avait toujours fort effrayée. Nous ne montions dans notre chambre que le soir; mais le mauvais temps pouvait nous forcer à résider tout à fait dans le château aérien; nous avions besoin alors de descendre fréquemment, et l'échelle de corde pouvait donner lieu à des accidents déplorables; car mes étourdis la franchissaient avec l'agilité d'un chat, au risque de se rompre vingt fois le cou.

L'élévation de l'appartement ne permettait guère de songer à placer cette construction en dehors de l'arbre; il aurait fallu pour cela des poutres trop hautes, et par conséquent trop pesantes pour être facilement remuées. Je savais que le figuier était creux, et la malheureuse aventure de mon petit Franz m'avait appris qu'il renfermait un essaim d'abeilles. Je résolus cependant de sonder sa cavité et de m'assurer de son étendue. Mes fils prirent aussitôt chacun une hache, et, s'élevant le long de la voûte de racines, ils se mirent à frapper sur divers points en même temps, pour juger au son jusqu'où allait la cavité; mais le bruit donna l'éveil à l'essaim, et Jack, qui s'était, grâce à ses habitudes d'étourdi, posé précisément en face de l'ouverture, eut la figure et les mains horriblement criblées de piqûres. Je me hâtai de frotter ses plaies avec de la terre délayée dans l'eau, et ce remède fit cesser la douleur. Fritz ne fut guère plus heureux. Ernest seul dut à sa nonchalance habituelle d'en être préservé: il arriva le dernier, et s'enfuit aussitôt qu'il aperçut le danger. Cet événement imprévu interrompit les travaux de sondage, et je m'occupai immédiatement du moyen de faire sortir l'essaim hors de l'arbre en lui construisant une ruche. La voûte fut faite avec une grande calebasse; je la couvris d'un toit de paille pour la mettre à l'abri, et je la scellai de mon mieux sur une grande planche, au moyen de la terre humide, en ne réservant qu'une petite ouverture destinée à servir d'entrée. Je me trouvai seul pour accomplir tous ces préparatifs: les piqûres qu'ils avaient reçues avaient mis mes fils à peu près hors de combat. Mais en attendant que les grandes douleurs fussent passées, je préparai du tabac, une pipe, un morceau de terre glaise, des ciseaux et des marteaux. Puis, quand mes enfants furent disposés à m'aider, je commençai à boucher l'ouverture avec de la terre glaise, en n'y laissant que juste de quoi passer le tuyau de ma pipe, que j'avais bien bourrée et allumée. Je me mis ensuite à fumer. Au commencement on entendit un bruit épouvantable dans le creux de l'arbre; mais peu à peu il se calma, et tout devint silencieux; je retirai ma pipe sans qu'il parût une seule abeille. Alors, aidé de Fritz, nous commençâmes, avec un ciseau et une hache, à détacher de l'arbre, un peu au-dessus des abeilles, un morceau carré d'environ trois pieds. Avant de le détacher entièrement, je recommençai ma fumigation; puis enfin je me hasardai à examiner l'intérieur de l'arbre. Nous fûmes saisis d'admiration à l'aspect de ces travaux immenses: il y avait une telle quantité de miel et de cire, que je craignais de ne pas avoir assez de vases pour les contenir. Tout l'intérieur de l'arbre était plein de rayons; je les détachai avec précaution, et les déposai à mesure dans des calebasses que m'apportaient mes enfants. Les rayons supérieurs, où les abeilles s'étaient rassemblées en pelotons, furent placés dans la nouvelle ruche.

Je remplis un tonnelet de miel, après en avoir réservé quelques rayons pour notre repas. Je fis couvrir avec soin ce baril de voiles et de planches, afin que les abeilles, attirées par l'odeur, ne vinssent pas le visiter. Je proposai aussi, afin de les écarter de leur ancienne demeure, d'allumer dans l'intérieur de l'arbre quelques poignées de tabac.

Mon idée eut un plein succès. Dès qu'elles furent en état de voler, et qu'elles voulurent se rendre à l'arbre, l'odeur les en chassa bien vite, et avant le soir elles s'accoutumèrent à leur nouvelle résidence. Comme la journée s'était avancée dans ces diverses occupations, nous remîmes au lendemain les travaux préparatoires de l'escalier. Je proposai à tout le monde de veiller cette nuit-là pour préparer notre provision de miel. Nous allâmes cependant faire un petit somme pour ne pas trop nous fatiguer, et nous fûmes réveillés à l'entrée de la nuit. Nous nous mîmes promptement à l'ouvrage; le tonnelet de miel fut vidé dans un chaudron; à l'exception de quelques rayons, le reste, mêlé à un peu d'eau, fut mis sur un feu doux et réduit en une masse liquide que nous passâmes à travers un sac en la pressant, et que nous versâmes de nouveau dans la tonne, qui resta debout toute la nuit. Le matin, la cire s'était séparée et élevée au-dessus du miel en un disque dur et solide, et au-dessous restait le miel le plus appétissant qu'on pût voir. La tonne fut soigneusement refermée et mise au frais dans une fosse, que nous nous promîmes bien d'aller souvent visiter.


[CHAPITRE XXIII]

[L'escalier.—Éducation du buffle, du singe, de l'aigle.—Canal de bambous.]

Ces travaux accomplis, nous passâmes à l'inspection du tronc que nous venions de conquérir; je reconnus, après l'avoir sondé dans tous les sens, que le figuier qui nous servait de retraite ressemblait au saule d'Europe, et qu'arrivé à un certain degré de croissance, il ne se soutenait plus que par son écorce. Rien n'était donc plus facile que de placer dans la cavité l'escalier que je projetais, et cette cavité était assez spacieuse pour me permettre d'y ficher au milieu un pieu destiné à servir de pivot à la construction.