ERNEST. C'est ce qu'on appelle enter ou greffer.

MOI. Oui, c'est bien cela; mais ces deux manières subissent des modifications suivant la nature de l'arbre auquel on les applique. Ainsi on ente en écusson ou en œillet: les uns avec un bouton non enveloppé, les autres avec une branche; mais souvenez-vous que dans ces associations de divers produits de la nature, il faut toujours observer cette règle générale: que les contraires ne s'allient point, et que les arbres que l'on marie doivent être de même nature. Ainsi, on ne greffera point des pommes sur un cerisier, parce que l'un de ces fruits est à noyau, et l'autre à pépins. Quant aux arbres qui viennent ici sans culture, tels que les palmiers, les cocotiers et les goyaviers, la Providence a sans doute voulu par ce bienfait dédommager les pays chauds de plusieurs grands inconvénients.

ERNEST. Comment a-t-on pu avoir l'idée première de la greffe, et d'où a-t-on tiré les premières bonnes branches pour les insérer dans celles des sauvageons?

MOI. Ta question est très-sensée, et prouve que tu apportes une grande attention à mes explications. Les bons arbres fruitiers sont originaires de quelques pays où ils portent naturellement des fruits aussi exquis que l'art et les soins en peuvent produire chez nous. Ces arbres ont été arrachés jeunes de leur sol natal et transplantés en Europe, où ils ont servi à greffer les sauvageons; car le sol d'Europe est si peu propre à produire naturellement de bons fruits, que le meilleur arbre fruitier sortant de sa propre semence redevient sauvage et a besoin d'être greffé. Des jardiniers rassemblent à cet effet dans des enclos une quantité de jeunes arbrisseaux; on appelle ces enclos des pépinières, et c'est là qu'on va chercher les boutures dont on a besoin.

ERNEST. Mais sait-on bien exactement quelle est l'origine de nos fruits d'Europe, et par quels emprunts faits à l'Asie ou à l'Amérique l'homme est parvenu à les perfectionner?

MOI. Oui, à peu près, et je puis sur ce point satisfaire ta curiosité.»

Je pris de là occasion d'apprendre à mes enfants l'origine de la plupart des fruits d'Europe; je leur appris que tous nos fruits à coquille, tels que la noix, l'amande, la châtaigne, sont originaires de l'Orient, que la cerise vient du Pont, la pêche de la Perse, l'orange de la Médie, etc.

Ces explications étaient entrecoupées d'exclamations assez comiques, qui décelaient la prédilection de chacun pour tel ou tel fruit. Je craignais d'abord de fatiguer l'attention ou la mémoire de mes enfants; mais ils me conjurèrent de continuer, m'assurant qu'ils étaient bien loin d'oublier ou de confondre.

«Heureux les pays!» s'écria Fritz en s'arrêtant devant les orangers, les citronniers, les pistachiers et toute la belle plantation dont nous avions environné Zelt-Heim, qui se trouvaient alors en plein rapport; «heureux les pays où croissent de tels arbres!

—Sans doute, lui répondis-je, ces pays ont bien quelque droit à être appelés fortunés; mais les chaleurs qui les brûlent et les dessèchent ne rendent que trop nécessaires les fruits acides qui les enrichissent. Ainsi l'orange et le citron appartiennent aux latitudes brûlantes d'où l'on tira les fruits, tous cultivés avec succès, apportés en Europe, en Espagne, en France, en Italie. C'est à Malte surtout que le climat leur a été favorable. Les olives viennent de la Palestine; c'est Hercule, suivant la mythologie, qui les apporta le premier en Europe, et qui les planta sur le mont Olympe, d'où elles se répandirent dans toute la Grèce. Les figues sont originaires de la Lydie, et les abricots d'Arménie. Les prunes sont dues à la Syrie, et viennent directement de Damas. Ce sont les croisés qui en ont apporté en Europe les principales espèces, quoique quelques-unes puissent bien être européennes. La poire est un fruit de la Grèce; le mûrier est dû à l'Asie, et le cognassier passe pour venir de l'île de Crète. C'est l'arbre sur lequel le poirier se greffe avec le plus de succès.»