En effet, il revint à lui peu à peu, sans faire aucun bruit, quoiqu'on lui débandât les yeux; il nous regardait d'un air étonné, mais sans fureur, et chaque jour il devint plus apprivoisé. Le singe fut unanimement adjugé à Ernest, et nous courûmes alors gagner nos bons lits, qui nous parurent encore meilleurs après les deux nuits pendant lesquelles nous en avions été privés.


[CHAPITRE XXII]

[Les greffes.—La ruche.—Les abeilles.]

Nous partîmes dès le lendemain matin pour établir à nos jeunes arbres des tuteurs avec des bambous. Nous emmenâmes la claie chargée de morceaux de fer pointus pour creuser la terre, et nous laissâmes au logis la bonne mère et son petit Franz, en leur donnant commission de nous préparer un bon dîner pour le retour et de faire fondre de la cire pour nos bougies. Le buffle resta à l'écurie: je voulais que sa blessure fût entièrement cicatrisée avant de le soumettre au travail, et déjà quelques poignées de sel nous avaient obtenu son amitié. D'ailleurs la vache suffisait pour traîner notre léger fardeau de bambous.

Nous trouvâmes nos arbres couchés par le vent tous du même côté. Des bambous furent plantés et attachés solidement aux arbres avec une espèce de liane qui croissait aux environs, et leur fournirent ainsi l'appui dont ils avaient besoin. Mes trois fils aînés, qui étaient avec moi, travaillaient avec beaucoup de zèle, et la nature même de notre occupation donnait lieu à des questions que j'accueillais avec beaucoup de plaisir; elles avaient toutes rapport à l'agriculture et à la botanique. Elles furent même si nombreuses, qu'elles finirent par m'embarrasser; mais je compris que le moment était favorable pour leur donner des renseignements utiles: aussi je m'empressai d'y répondre autant que mes connaissances me le permirent.

FRITZ. «Les arbres dont nous nous occupons sont-ils des sauvageons, ou des sujets greffés?

JACK. Des sauvageons? Ne vas-tu pas nous faire croire qu'il y a des arbres sauvages comme des buffles sauvages, et qu'il en existe d'autres dont les branches se courbent complaisamment pour nous laisser cueillir leurs fruits, comme un animal domestique obéit à la voix de son maître?

ERNEST. Tu as voulu faire là de l'esprit, et, mon pauvre Jack, tu n'as rencontré qu'une sottise. Sans doute il n'y a pas là d'arbres dont les branches se courbent à la voix de l'homme; mais crois-tu que tous les êtres obéissent de la même manière? Alors mon père devrait, quand tu es désobéissant, te passer une corde sous le nez comme il a fait au buffle.

MOI. Sans doute, il y a des arbres sauvages que l'on soumet à un genre d'éducation qui leur est propre, et qui a pour but de modifier la nature de leurs produits. Approchez, regardez cette branche: il vous est aisé de voir qu'elle a été insérée dans celle-ci; la sève de cette branche s'est répandue dans l'arbre entier, et le sauvageon est devenu un bel et bon arbre.