Pendant le dressement de Leichtfuss, qui n'avait pas duré moins de trois semaines, la basse-cour s'était accrue; nos poules avaient couvé une quarantaine de poussins. La bonne ménagère avait un soin minutieux de ce petit peuple. Elle en était plus fière et plus heureuse que nous ne l'étions de nos animaux de luxe; le buffle seul trouvait grâce auprès d'elle, parce qu'il traînait les provisions; les autres, elle les proscrivait en masse: l'aigle, l'onagre, le flamant, le singe, le chacal, n'étaient pour elle que des bouches inutiles, des animaux à nourrir, sans profit à en tirer. Les poulets, au contraire, étaient d'une utilité que personne ne pouvait contester; elle les soignait aussi avec cette attention que les femmes possèdent seules. J'admirai avec quelle religieuse ardeur une bonne mère s'arrête à tout ce qui lui retrace l'image de l'enfance, qu'elle aime tant. Ma femme, loin de se plaindre du surcroît de besogne que lui donnaient ces quarante à cinquante poussins, en paraissait, au contraire, fort satisfaite.

L'approche des pluies, hiver de ces contrées, nous força à songer à un travail nécessité d'ailleurs par l'augmentation de la basse-cour: il fallait construire un toit destiné à protéger nos bestiaux contre les intempéries de la saison. Des bambous fournirent la charpente; de la mousse et de la terre glaise remplirent les intervalles, et une couche de goudron répandue par-dessus le tout nous donna un toit si solide, qu'on aurait pu sans crainte marcher dessus. Les racines de notre arbre, qui s'élevaient en voûte, servirent de cloisons, que nous fermâmes avec des planches, et nous eûmes ainsi, au pied de notre habitation aérienne, une série de pièces assez bien disposées pour que nos provisions y fussent placées sans gêner nos animaux. Nous y avions ménagé un fenil, destiné à abriter le foin, la paille et les provisions de bétail. Ce travail achevé, nous commençâmes à recueillir nos provisions; les pommes de terre et le manioc eurent la préférence.

Un jour que nous revenions de chercher des pommes de terre, et tandis que ma femme et Franz conduisaient le char à la maison, j'eus l'idée d'aller jusqu'au bois de chênes avec mes fils aînés. Maître Knips, qui nous avait accompagnés, attira tout à coup notre attention par ses cris: il était engagé dans un buisson, où d'autres cris et des battements d'ailes réitérés indiquaient qu'il n'était pas seul. J'y envoyai Ernest, qui ne tarda pas à nous appeler lui-même.

«Papa! nous cria-t-il, papa, Knips est aux prises avec une poule à fraise; le gourmand veut manger les œufs, et voici le coq qui vient au secours de sa tendre moitié. Accourez donc, c'est curieux. Moi, je tiens Knips.»

Fritz courut en effet, après avoir attaché Leichtfuss à un arbre, et je le vis bientôt revenir à moi tenant dans ses bras le coq et la poule à fraise. Il me remit les deux précieux volatiles, et il alla enlever les œufs, tandis qu'Ernest retenait son singe. Celui-ci arriva bientôt après, tenant son chapeau avec précaution, et chassant le singe devant lui. Il portait ainsi les œufs, qu'il avait eu soin de recouvrir d'une espèce d'herbe longue et plate, dont les feuilles figuraient assez bien des lames de sabre.

«Voilà de quoi amuser le petit Franz,» me dit-il en me montrant ces feuilles. Je le louai d'avoir ainsi pensé à son frère; mais je donnai peu d'attention à ce qu'il apportait, et je m'arrêtai surtout à la découverte du coq et de la poule: nous nous assurâmes d'eux en leur liant les pattes. Nous nous remîmes alors en marche. Pendant la route, Ernest portait souvent à son oreille les œufs, prétendant entendre remuer les poussins. En effet, je reconnus que plusieurs étaient cassés, et que les petits commençaient à se montrer.

Fritz, tout joyeux de la découverte, ne résista point à la tentation de mettre sa monture au trot pour l'annoncer à sa mère; mais il ne put la modérer, car une poignée d'herbes aiguës qu'il agitait autour de ses oreilles lui donnait une rapidité effrayante. Il ne lui arriva rien de fâcheux cependant, et nous le trouvâmes sain et sauf auprès de sa mère.

Pourtant, deux jours après cette excursion, nous avions complètement oublié cette herbe. Fritz, en la maniant, s'aperçut qu'elle était très-souple, et il eut l'idée d'en tresser un fouet pour Franz, qui était chargé spécialement de la garde du troupeau. Je remarquai la flexibilité des longues feuilles de cette plante, et en m'approchant, à ma grande satisfaction je reconnus le lin vivace de la Nouvelle-Zélande (phormium tenax). Ma femme en fut transportée de joie. De tous les produits de l'Europe, le lin était celui qu'elle regrettait le plus. Ses yeux étincelaient de plaisir, et déjà elle parlait de faire de la toile pour renouveler notre garde-robe, qui de jour en jour menaçait davantage de nous laisser nus.

«Oh! de toutes vos découvertes voici certainement la plus précieuse. Procurez-moi du lin, un rouet, des métiers, je serai la plus heureuse des femmes; je vous ferai des chemises et des pantalons de bonne toile. Donnez-moi une abondante provision de cette plante.»

Tandis que ma femme se livrait à son enthousiasme, Fritz et Jack, qui le partageaient, s'esquivèrent et montèrent, le premier sur l'onagre, le second sur le buffle: ils partirent avec une telle rapidité, qu'ils avaient disparu avant que nous eussions pu nous opposer à leur projet. Ils revinrent peu d'instants après, rapportant chacun une énorme botte de phormium. L'empressement qu'ils avaient mis à satisfaire leur mère ne me laissa pas la force de leur faire des reproches. À peine furent-ils descendus de cheval, que Jack se mit à nous raconter d'une manière très-drôle comment son cheval cornu avait suivi pas à pas l'onagre, et combien peu il avait eu besoin de se servir de sa cravache pour l'exciter et le ramener à l'obéissance.