«Il faudra, leur dis-je, aider à votre bonne mère à rouir le lin que vous venez de cueillir.»

Le lendemain matin nous partîmes pour le marais des Flamants; nous avions placé sur la charrette nos paquets de lin; nous les divisâmes et nous les plongeâmes dans le marais, après les avoir chargés de grosses pierres pour les forcer à rester au fond. Dans l'intervalle nous eûmes plusieurs fois occasion de remarquer l'instinct des flamants. Ils construisent leurs nids en cônes au-dessus de la superficie des marais, et font au sommet un enfoncement dans lequel la femelle dépose ses œufs, et où elle peut les couver en restant les jambes dans l'eau. Ces nids sont d'argile, et si solidement maçonnés, que l'eau ne peut ni les dissoudre ni les renverser.

Le lin fut laissé quatorze jours dans l'eau; une seule journée suffît pour le faire sécher complètement. Nous le rapportâmes à Falken-Horst, où il fut serré. Renvoyant aux temps pluvieux qui s'approchaient les occupations nombreuses de sa préparation, je promis à ma femme un rouet, des battoirs, et tout ce dont elle aurait besoin après que son lin aurait été teillé. Mais nos récoltes demandaient nos soins, et les premières pluies, qui commençaient à tomber, nous rendaient tous les moments précieux. Déjà la température, de chaude et ardente, était devenue glaciale et changeante. Nos derniers beaux jours furent employés à ramasser des pommes de terre, du manioc, des noix de coco; la charrette ne cessait de rouler, et nous nous donnions à peine le temps de prendre nos repas. Nous plantâmes à Zelt-Heim diverses espèces de palmiers. Nous serrâmes tout le blé d'Europe qui nous restait; car je comptais beaucoup sur l'humidité de la saison pour activer sa végétation, et nous préparer l'espoir d'une récolte abondante qui nous fournirait ainsi le pain de notre patrie, que nous regrettions beaucoup. Nous fîmes aussi une belle et vaste plantation de cannes a sucre; nous voulions réunir autour de nous tout ce qui pouvait contribuer à nous être utile ou agréable. Les travaux durèrent quelques semaines, pendant lesquelles l'hiver était déjà avancé; des vents impétueux soufflaient dans le lointain, et la pluie tombait par torrents et sans discontinuer; la côte ressemblait à un lac. Ma femme était devenue triste, et Franz, effrayé, demandait quelquefois en pleurant si ce n'était pas un nouveau déluge.

Je ne vis pas sans effroi que notre sûreté était compromise dans notre château aérien. Le vent menaçait à chaque instant de l'enlever, et nous avec lui; la pluie, qui fouettait avec force, venait nous mouiller jusque dans notre lit, malgré la toile à voile dont j'avais bouché les ouvertures. Nous abritâmes nos hamacs dans l'escalier, et nous descendîmes chercher un asile sous le toit goudronné que nous avions couvert pour nos bêtes dans les racines du figuier. L'espace était étroit, et l'odeur de nos voisins nous rendit l'habitation pénible les premiers jours; mais enfin, quand nous eûmes placé aussi sur l'escalier les divers ustensiles de cuisine dont nous avions un besoin journalier, que ma femme eut pris l'habitude de travailler sur une des marches, auprès d'une fenêtre, avec son petit Franz assis à ses côtés, quoique bien mal à notre aise, et regrettant pour la première fois depuis notre naufrage les solides et commodes habitations de notre patrie, nous commençâmes à nous consoler. Pour ranimer davantage le courage des miens, je travaillai de toutes mes forces à améliorer autant que possible la position où nous nous trouvions. Je diminuai un peu l'espace destiné à nos bêtes. Nous fîmes sortir et nous abandonnâmes dans la campagne celles qui, étant indigènes, pouvaient se suffire à elles-mêmes; afin que cette liberté ne nous les fit pas perdre, j'eus soin de leur attacher au cou des sonnettes, et chaque soir je m'en allais, avec Fritz, les chercher dans les pâturages; souvent même elles revenaient seules à l'étable. Ces courses étaient extrêmement pénibles, et il nous fallait les faire par une pluie dont les orages d'Europe ne peuvent donner une idée. Nous en revenions mouillés jusqu'aux os et transis de froid. Ma femme nous fit à chacun un manteau à capuchon qui nous fut d'un grand secours pour ces courses. Elle prit deux chemises de matelot qui nous restaient encore, elle y adapta des capuchons que nous pouvions rabattre à volonté, et nous les enduisîmes d'une couche épaisse de caoutchouc. Grâce à ces manteaux imperméables, nous pouvions sans crainte braver la pluie. Ainsi vêtus, nous avions vraisemblablement assez mauvaise mine; car aussitôt que nous les endossions la troupe partait d'un grand éclat de rire. Néanmoins chacun d'eux aurait voulu en avoir un semblable; mais nous n'avions pas assez de caoutchouc pour les contenter.

La fumée nous incommodait au plus haut degré; elle était si épaisse, attendu que nous manquions totalement de bois sec, qu'il fallait renoncer à nous chauffer et même à allumer du feu pour les besoins de la cuisine. Nous nous contentions de vivre de laitage, et nous nous bornions, à de longs intervalles, à faire du manioc ou à rôtir quelques morceaux de viande salée.

Nos journées s'écoulaient au milieu de travaux qui étaient toujours les mêmes. Le soin des bestiaux occupait la matinée, puis nous faisions du manioc. La nuit arrivait de bonne heure, amenée par l'obscurité croissante du ciel, augmentée encore par l'épaisseur du feuillage de l'arbre. La famille alors se réunissait autour d'une grosse bougie: la mère soignait le linge; j'écrivais mon journal, Ernest en recopiait les feuillets; Fritz et Jack enseignaient à lire et à écrire à Franz, ou bien dessinaient les plantes et les animaux qu'ils avaient remarqués dans leurs excursions. Enfin une prière de reconnaissance terminait dignement notre journée.

Quelquefois nous avions le bonheur d'avoir un peu moins de vent; alors nous nous hâtions de faire rôtir soit un poulet, soit un pingouin pris dans le ruisseau: tous les quatre à cinq jours nous faisions le beurre, qui était pour nous un vrai régal. Ces petits incidents, qui rompaient la monotonie de notre existence, étaient pour nous de véritables fêtes. Le manque de fourrage fut cause que je m'applaudis de la détermination que j'avais prise relativement aux animaux originaires du pays: nous n'aurions jamais pu les nourrir; nous avions déjà tant d'animaux domestiques, que nous étions fort en peine.

Nous passions nos journées à la fenêtre, les yeux tournés vers l'horizon, attendant sans cesse une éclaircie. Ma femme elle-même, malgré sa prédilection pour Falken-Horst, commençait à s'impatienter et me demandait de construire pendant la belle saison une maison solide qui nous abritât un peu mieux l'hiver suivant. Falken-Horst devait être toujours, suivant elle, notre habitation d'été; mais la triste expérience que nous faisions nous prouvait la nécessité d'une maison d'hiver.

Nous étions tous de son avis; Fritz me rappela alors Robinson Crusoé, qui avait trouvé une grotte dans un rocher, et nous engagea à aller chercher parmi les rochers de la côte un abri solide où nous pussions trouver, comme lui, cave, salle à manger, etc., quand les pluies auraient cessé. Nous avions le temps de mûrir cette idée, car la mauvaise saison continuait dans toute sa rigueur.

Ma femme me tourmentait depuis longtemps pour lui faire un battoir et un peigne, que son lin lui rendait indispensables. La confection de ces deux instruments nous occupa pendant les derniers jours de notre obscure retraite. Si le battoir fut facile à installer, il n'en fut pas de même du peigne, qui me coûta beaucoup de peines. Deux plaques de fer-blanc percées d'un grand nombre de trous par lesquels je fis passer des clous arrondis à la pointe et fixés par du plomb coulé sur les plaques, dont j'avais relevé les bords, me fournirent un outil peu facile à manier, il est vrai, mais cependant convenable à l'emploi que nous voulions en faire, et ma pauvre femme, en le recevant avec reconnaissance, se rappelait ces heureuses années où, établie auprès de son feu, elle préparait son lin et tout ce qui lui était nécessaire.