Après quelques moments, j'ordonnai le départ; je me dirigeai vers une pointe qui menait au bois des Calebassiers, et qui, étant assez élevée, me promettait une très-belle vue sur toute la contrée. J'avais envie d'établir notre colonie dans le voisinage de la plaine des cotonniers et des arbres à courges, où je trouvais tous mes ustensiles de ménage. Je me faisais d'avance une idée charmante d'avoir dans ce beau site tous mes colons européens, et d'établir là une métairie sous la sauvegarde de la Providence.

Nous dirigeâmes donc notre course à travers le champ de coton, et nous arrivâmes en moins d'un quart d'heure sur cette hauteur, que je trouvai très-favorable à mon dessein. Derrière nous la forêt s'élevait et garantissait du vent du nord; au-devant elle se perdait insensiblement dans une plaine couverte d'une herbe épaisse et arrosée par un limpide ruisseau, ce qui était pour nos bêtes et pour nous un avantage inappréciable.

Chacun approuva ma proposition de former là un petit établissement; et tandis que le dîner se préparait, je parcourus les environs, afin de chercher des arbres assez bien placés pour former les piliers de ma métairie; j'eus le bonheur de trouver ce qu'il me fallait à une ou deux portées de fusil environ de l'endroit où nous étions arrêtés. Plein de joie et d'espérance, je rejoignis mes enfants, qui travaillaient près de leur mère; et après le repas, nous nous préparâmes par le repos à entreprendre dès le matin la construction de notre métairie.


[CHAPITRE XXVII]

[La maison de campagne.—Les fraises—L'ornithorynque.]

Les arbres que j'avais choisis pour la construction de la métairie étaient plantés de manière à former un parallélogramme d'environ vingt-quatre pieds sur seize, et dont le grand côté faisait face à la mer. Comme je voulais avoir deux étages à cette habitation, je pratiquai dans ces arbres de profondes mortaises à dix pieds du sol. J'y introduisis transversalement de fortes poutres qui me donnèrent une charpente solide, et je répétai la même construction, à une hauteur un peu moindre que la première, au-dessus de ce plancher. Je fis ensuite un toit; je le recouvris de morceaux d'écorce, que je disposai comme des tuiles, et que je fixai à l'aide d'épines d'acacia, car les clous nous étaient trop précieux pour qu'on les prodiguât. L'arbre qui porte ces épines les donne toujours réunies deux à deux, et elles sont si fortes et si solides qu'on en pourrait faire une arme dangereuse. Nous enlevions indifféremment pour notre construction l'écorce de tous les arbres qui nous environnaient, et avant de la mettre en usage nous la faisions sécher au soleil, en ayant soin de la charger de pierres pour l'empêcher de se tourner en rouleaux. Franz, qui aidait sa mère à faire la cuisine, venait ramasser tous nos copeaux et les emportait pour alimenter le feu; nous sentîmes soudain se détacher une forte odeur résineuse. Je quittai à l'instant mon travail et courus examiner avec attention les écorces: je reconnus le térébinthe. Ma joie fut grande; car je savais que la térébenthine mêlée à l'huile fournit un excellent goudron. Mais nos trouvailles ne devaient pas se borner là, et j'entendis bientôt Jack crier: «Mon père! mon père! voilà une écorce dont nos chèvres se régalent; je crois que c'est de la cannelle.» Tous en voulurent goûter, et nous nous convainquîmes avec plaisir qu'il ne se trompait pas. Néanmoins cette seconde découverte ne me parut pas d'une utilité aussi grande que la première, car notre cuisine seule pouvait en profiter. Cependant ma femme annonça le dîner, et à peine avions-nous goûté les premiers morceaux, que la conversation s'établit.

ERNEST. «Pourquoi donc, mon père, avez-vous témoigné tant de joie à la découverte du térébinthe? Quel en est donc l'usage?

MOI. On en extrait, mon enfant, une huile appelée térébenthine, dont les arts font un grand usage. Elle sert à faire un excellent vernis; réduite en masse solide, elle constitue ce qu'on appelle de la colophane, et, mêlée à l'huile, elle produit un goudron solide: ainsi tu vois que j'ai eu sujet de me réjouir de ce nouveau bienfait de la Providence.

JACK. Mais la cannelle, mon père, la cannelle?