MOI. Elle ne peut guère servir qu'à satisfaire la sensualité de petits gourmands comme toi. Seulement, si jamais nous trouvons occasion de faire le commerce avec l'Europe, nous en tirerons un bon parti, car cette écorce est fort estimée des Européens. Savez-vous comment on s'y prend pour lui conserver son parfum pendant les plus longues traversées? On réunit plusieurs brins d'écorce en petits paquets bien solides, qu'on coud d'abord soigneusement dans des sacs de coton; ces sacs de coton sont recouverts de roseaux, et le tout est revêtu d'une peau de buffle. De cette manière, la cannelle arrive sans avarie et avec toute sa saveur.»
Le dîner s'écoula au milieu de ces conversations, et nous nous remîmes sur-le-champ à notre construction, qui nous prit la plus grande partie de notre temps, et à l'achèvement de laquelle nous nous employâmes avec zèle. Nous tressâmes les parois de notre cabane avec des lianes et autres plantes de même espèce, mais que nous serrâmes le plus qu'il nous fut possible, afin de leur donner plus de solidité, jusqu'à la hauteur de cinq pieds environ au-dessus du sol. Le reste de la construction fut rempli par un grillage bien moins serré, qui laissait passer l'air et le vent, et nous permettait même au besoin de voir au dehors. Nous laissâmes pour porte une ouverture naturelle dans le côté qui regardait la mer. Quant à l'intérieur, voici quelles furent nos dispositions: une séparation atteignant la moitié de l'élévation des murs le divisa en deux compartiments: l'un, plus grand, comprenant la porte d'entrée pour nos bêtes; le second, plus étroit, pour nous abriter, s'il nous prenait fantaisie de venir passer une couple de jours en cet endroit. Dans l'enclos destiné à nos bêtes nous réservâmes pour nos poules un coin que nous entourâmes de palissades assez élevées pour qu'elles seules pussent les franchir. Nous remplîmes ensuite les deux compartiments de fourrages, et la porte de communication de la bergerie à notre chambre devait être fermée pendant notre absence. Enfin, pour terminer, nous établîmes deux bancs de chaque côté de la porte, afin de pouvoir nous y reposer en goûtant la fraîcheur de l'ombrage. Dans notre chambre, nous fîmes en outre une espèce de claie, élevée d'environ deux pieds au-dessus du sol, et destinée à recevoir nos matelas et à nous servir de lit. Nous remîmes à un autre temps d'enduire nos murailles d'argile et de plâtre; il nous suffisait pour le présent d'avoir donné à nos bêtes un abri provisoire. Afin de les habituer à s'y retirer le soir en rentrant du pâturage, nous avions eu soin de préparer une bonne litière, et de mêler du sel à leur nourriture habituelle.
J'avais cru que tous ces travaux seraient terminés en trois à quatre jours; mais ils nous en prirent plus de huit; de sorte que nous touchions à la fin des provisions que nous avions apportées. Je ne songeais pas encore au retour, parce que je voulais établir une autre métairie dans le voisinage du promontoire de l'Espoir-Trompé.
Après bien des réflexions, je me décidai à envoyer Jack et Fritz à Falken-Horst, pour y prendre des jambons, du fromage, des poissons, et en même temps renouveler la nourriture des animaux que nous avions laissés.
Je leur fis emmener l'âne avec eux, pour porter les provisions au retour; et ils partirent au galop, caressant l'échine du baudet de bons coups de fouet pour hâter sa marche. Au reste, il faut lui rendre la justice que son allure était devenue bien supérieure à celle des animaux de son espèce dans nos contrées. Pendant l'absence de nos deux fourriers, je résolus de faire un tour dans les environs avec Ernest, pour tâcher de ramasser quelques pommes de terre ou quelques noix de coco.
Nous nous dirigeâmes vers un petit ruisseau que nous avions remarqué dans le voisinage, près de la muraille de rochers, et qui nous conduisit dans un chemin que nous reconnûmes bientôt pour l'avoir parcouru une fois; mais, en le remontant quelque temps, nous ne tardâmes pas à arriver à un grand marais terminé par un tout petit lac d'un aspect agréable. En approchant, je reconnus avec joie que ses rives étaient bordées de riz sauvage, partie encore vert, partie en maturité; nous fûmes singulièrement étonnés de voir s'envoler une foule innombrable de petits oiseaux que nous ne pûmes reconnaître. Nous lâchâmes quelques coups de fusil sur les retardataires, et Ernest déploya en ce moment une adresse et un sang-froid dont je fus surpris; mais notre chasse eût été perdue sans le chacal de Jack, qui nous avait accompagnés; il courut chercher les morts dans le marais, et nous les apporta.
Le singe Knips nous avait suivis; nous le vîmes soudain s'élancer dans l'herbe, l'écarter des deux mains, et porter à sa bouche quelque chose qu'il croquait avec une grande avidité. Nous courûmes à lui, et nous reconnûmes avec bien de la joie que c'étaient des fraises.
Cette fois les hommes ne rougirent pas d'imiter le singe. Nous nous jetâmes à terre à côté de lui, et nous nous rassasiâmes à loisir de ce fruit délicieux, dont le parfum nous rappelait celui de l'ananas. Nous pensâmes alors à nos gens, et nous remplîmes de fraises la hotte de Knips, en ayant soin de la couvrir de feuilles et de les bien attacher, de peur qu'il ne lui prît envie de piller les fruits.
Nous nous levâmes ensuite pour partir, et j'eus soin d'emporter un échantillon de riz, afin de faire partager à ma femme le bonheur de cette précieuse découverte, et de me confirmer moi-même dans l'opinion que c'était bien du riz, et non pas une autre plante. Tout en marchant, nous arrivâmes bientôt à l'endroit où le marais formait le petit lac dont la vue nous avait paru si agréable de loin. Les bords étaient semés de roseaux épais, et l'onde bleue et limpide était sillonnée par de magnifiques cygnes qui nageaient majestueusement, et qui ne s'effrayèrent pas de notre approche. Ce spectacle était si doux et si agréable, que toute notre passion de destruction s'assoupit, et je ne formai d'autre projet que de m'emparer de deux petits cygnes vivants pour les naturaliser près de nous. Au même instant je vis voltiger dans les roseaux, ou bien glisser à la surface des eaux, une multitude infinie d'oiseaux d'espèces les plus variées et fort beaux.
Notre compagne Bill ne fut pas aussi généreuse que nous; s'élançant tout à coup dans l'eau, elle rapporta quelques moments après un animal qui nageait à fleur d'eau. Quelle singulière bête c'était! Elle ressemblait à une loutre: ses quatre pieds étaient pourvus de membranes; elle avait une longue queue poilue et redressée; elle joignait à cela une toute petite tête avec des yeux et des oreilles presque imperceptibles. Mais ce n'était rien encore: ce qu'elle avait de plus merveilleux, c'était un bec de canard adapté au bout de son museau, et qui lui donnait un aspect si drôle, que nous ne pûmes nous empêcher de rire. Jamais nous n'avions vu pareille créature; aussi nous restâmes à nous regarder comme deux écoliers dont la mémoire est en défaut. Persuadé que nous trouvions un animal encore inconnu aux naturalistes, je lui donnai le nom de bête à bec (Schnabelthier).