Il était plein de feu et d'ardeur; aussi Fritz me dit un soir: «Mon père, ne le dresserez-vous pas au combat, comme font les Hottentots?»
Ma femme, effrayée, me demanda si j'allais renouveler dans notre île ces affreux combats dont elle avait lu la description dans les voyages en Espagne. Je lui expliquai que ce n'était pas du tout la même chose. «Chez les Hottentots, lui dis-je, on dresse les taureaux à combattre les bêtes féroces. Dès qu'il sent l'approche de l'ennemi, le taureau dressé en avertit le reste du troupeau, qui se range en rond les cornes en dehors, et il fond sur l'ennemi, qu'il met en fuite ou qu'il tue, ou auquel il sert quelquefois de victime expiatoire,» Je décidai ensuite que le conseil de Fritz serait suivi. J'avais d'abord eu l'idée de lui faire moi-même son éducation, tous mes fils ayant leurs élèves; mais je réfléchis que mon petit Franz n'avait plus d'animal à soigner, et, craignant que son caractère ne s'amollît en restant toujours près de sa mère comme il faisait, je lui demandai s'il ne serait pas bien aise de dresser le veau.
L'enfant accepta avec grande joie, et baptisa son animal du nom de Grondeur (Brummer). Jack donna à son buffle le nom de Sturm (l'orage), et l'on appela les petits chiens Braun et Falb. Dès cet instant Franz ne voulut plus que personne autre que lui s'occupât de son veau: il lui donnait sa nourriture, l'embrassait, le conduisait partout avec une corde, et lui réservait toujours la moitié de son pain, de sorte que l'animal reconnaissant s'attacha à lui et le suivit partout.
Nous avions encore deux mois devant nous avant la saison des pluies; nous les employâmes à travailler dans notre belle grotte pour faire une demeure agréable. Nous pratiquâmes avec des planches les divisions intérieures; nous n'en manquions pas, et nous en avions recueilli sur le navire de toutes préparées et toutes peintes. Nous confectionnâmes ensuite d'autres parois tressées en roseaux, que nous recouvrîmes des deux côtés d'une couche de plâtre. Pendant qu'il faisait assez chaud pour que notre ouvrage pût sécher promptement, nous couvrîmes le sol de notre demeure avec du limon bien battu, comme on fait dans les granges.
Dès qu'il fut sec, nous étendîmes en dessus de larges pièces de toile à voile; nous prîmes ensuite du poil de chèvre et quelque peu de laine de brebis; le tout fut répandu sur toute l'étendue de la toile. Nous versâmes ensuite sur cette masse de l'eau chaude dans laquelle j'avais fait dissoudre de la colle de poisson. Nous roulâmes alors la toile, que nous battîmes à grands coups. Nous recommençâmes plusieurs fois ce manège, et nous obtînmes de cette manière des tapis d'une espèce de feutre d'une grande solidité.
Ainsi nous avions fait des pas immenses dans la civilisation. Séparés de la société, condamnés à passer peut-être notre vie entière sur cette côte inconnue, nous pouvions encore y vivre heureux. Soumis aux ordres de la Providence, nous attendions ce qu'il lui plairait d'ordonner pour nous. Près d'une année s'était écoulée sans que nous eussions aperçu aucune trace d'homme sauvage ou civilisé; et, comme la perspective d'une autre situation était trop incertaine pour nous donner le tourment de l'impatience, nos pensées restaient fortement tendues vers notre position actuelle.
[CHAPITRE XXIX]
[Anniversaire de la délivrance.—Exercices gymnastiques.—Distribution des prix.]
Un matin je me réveillai de bonne heure, et, comme toute la famille dormait encore, il me vint dans l'idée de chercher à évaluer depuis combien de temps nous séjournions sur cette côte. À mon grand étonnement, je trouvai que nous étions à la veille de l'anniversaire du jour de notre salut. Je me sentis l'âme pénétrée d'un nouveau sentiment de reconnaissance, et je résolus de célébrer cette fête avec toute la solennité possible. Je me levai bientôt; ma femme et mes fils sortirent aussi de leur lit, et l'on prépara le déjeuner. La journée se passa, comme d'habitude, aux travaux nécessaires à notre conservation, et je ne parlai à personne de mes projets; seulement, après le souper, que j'avais avancé d'une demi-heure, je me levai et dis: